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L’éco, de Boulogne à Reykjavik

Economie appliquée : Histoires insolites de lieux, d’hommes et de métiers qui se moeuvent et se transforment dans la grande valse du progrès économique.

Silence à la criée de Boulogne-sur-Mer


Depuis un an, à Boulogne sur Mer, le plus grand port de pêche français, la criée ne se fait plus à la voix mais par informatique. Une partie des traditions disparaît peu à peu.

La criée du port de Boulogne sur Mer est un étrange mélange entre une salle de marché boursier et un amphithéâtre d’université. Dans les travées, derrière les pupitres, il n’y a pourtant ni trader ni étudiant. Il est cinq heures du matin et ce sont bien des mareyeurs, une cinquantaine environ, qui sont venus acheter du poisson à la « criée ». Une criée qui porte mal son nom puisque le cabillaud, la sole et le merlan s’échangent désormais dans un silence studieux. A tel point que l’on peut entendre les cris des mouettes qui survolent les quais juste derrière la criée. Seules les sonneries des téléphones portables, en liaison avec ces quais, rompent régulièrement ce silence. Parfois aussi, une blague est lancée « Bin dis donc, elle est belle ta sonnerie, min fieu ».
On n’entend plus gueuler les vendeurs, qui observent désormais la vente derrière une vitre de verre, dans des bureaux qui surplombent l’amphithéâtre. « Il y a encore un an, il y avait de sacrés bonshommes, il fallait voir ça. C’était les figures de la pêche boulonnaise, ils faisaient l’article pour leur poisson. Maintenant, tous ces gens là, ils sont malheureux. » nous confie Michel, mareyeur.
Toutefois, le système de vente n’a pas changé : les enchères sont décroissantes. Sur un tableau numérique, les noms des poissons en vente défilent selon leur calibre et leur bateau de pêche. Leur prix diminue de seconde en seconde. Pour les acheteurs, il s’agit donc d’attendre que le prix baisse tout en s’assurant d’acheter avant les concurrents. Pour cela, chacun dispose d’un boitier et appuie sur un bouton au moment voulu. Il faut ensuite préciser le nombre de caisses désirées en le chuchotant dans un micro aux responsables de vente. Un titre d’achat est immédiatement envoyé sur les quais, quelques mètres plus loin, où d’autres hommes s’occupent de charger la marchandise.
C’est sur ces quais que perdure l’univers des gens de mer. Partout, flotte l’odeur du poisson. Le froid des entrepôts frigorifiques tout proches s’ajoute au vent glacial de la mer. Sur les docks, juste devant les chalutiers amarrés, les hommes en bottes viennent juger la qualité du poisson avant le début de la criée. Dès deux heures du matin ça grouille d’hommes en bottes et en cirés. On les voit s’empresser entre les caisses rouges, jaunes et vertes qui sont empilées. Ils les ouvrent, retirent la couche de glace et en un rapide coup d’œil estiment la valeur de la marchandise.
C’est un monde d’hommes, parfois jusqu’à la caricature. Cette nuit là, nous ne croiserons aucune femme en dehors de la salle de criée. Pour se parler, on crie, toujours. La cigarette roulée au coin des lèvres, on se chambre, parfois on se lance des injures. En quelques mots seulement, et dans un accent qui dit la marée, on s’échange les informations du jour. « T’as rentré quelque chose? C’est du beau? De la sole et un peu de turbot. Ca va bien partir».
Mais ce monde là s’arrête désormais aux portes de la criée. « En criée, c’est plus pareil entre les mareyeurs, on discute toujours mais c’est moins sympa et c’est moins facile de s’entraider. » explique Michel. De plus en plus, l’efficacité prime sur la convivialité. Depuis quelques mois, on peut même acheter le poisson sur internet avant la criée. « C’est risqué parce qu’on ne voit pas la qualité mais on n’a pas à se déplacer les jours où il nous faut peu de poisson ».

« C’est vrai qu’il y avait des abus ».

Pour Michel, ces changements sont pourtant nécessaires pour que « tout le monde soit logé à la même enseigne » parce que « c’est vrai qu’il y avait des abus ». Il y a quatre ans encore, on pouvait aussi acheter le poisson directement au bateau et il était facile de ne pas déclarer la totalité de la cargaison. Désormais, si l’on veut acheter directement au bateau, le prix d’achat est systématiquement majoré de 20%. Ce qui décourage bien sûr la plupart des acheteurs. Les transactions se déroulent donc de plus en plus au sein de la criée. Et pour les échanges qui persistent illégalement hors de la salle, la surveillance est stricte. « Six nuits sur sept la police maritime vient tout contrôler. C’est pour empêcher de dépasser les quotas ». Cette nuit pourtant, la police n’est pas là, et des caisses de rab non déclarées s’échangent sur les quais, en dehors de la criée. « Tout le monde sait que ça se fait. Mais c’est de plus en plus risqué de tricher et il n’y a plus que quelques bateaux qui vendent comme ça. En même temps je les comprends, le poisson a été péché et ils n’ont pas envie de le rejeter à la mer ».
Pour les mareyeurs, ça n’est pas vraiment une fraude. C’est presque une tradition portuaire. Peut être l’une des dernières qui perdure encore.


Martin, en Islande, du bon côté de la crise.

En septembre dernier, Martin a décidé de partir étudier un an à l’étranger. Il a choisi l’Islande, un peu par hasard. Il ne se doutait pas qu’il allait assister à la plus grave crise bancaire de l’histoire du pays et même… en bénéficier.


Quand on lui demande s’il ressent les effets de la crise, Martin répond : « Oui, tous les jours: je peux dépenser sans compter ! ». En France, Martin était un étudiant comme les autres. En Islande, il fait parti des nouveaux riches. Il touche chaque mois, en euros, une bourse de l’Union européenne qu’il convertit en couronne islandaise. Or depuis septembre, la couronne a beaucoup perdu de sa valeur ce qui avantage les détenteurs d’euros. « Le taux de change fait les montagnes russes, aujourd’hui il est à 263 couronnes pour 1€, il était à 160 il y a une semaine, 280 il y a 4 jours… Et surtout il était à 90 il y a moins d’un an! » explique-t-il. Martin a donc vu la valeur de sa bourse grandir à mesure que la crise s’aggravait. « Moi, ici, je roule sur l’or. Ma bourse, qui a été estimée avant la crise, vaut 4 fois mon loyer ! ». Il n’est pas le seul dans cette situation : « Pour les européens, tout va bien. Il y a beaucoup plus de touristes maintenant vu que tout est moins cher pour ceux qui ont des euros ! »

S’il s’amuse de sa situation privilégiée, Martin n’en oublie pas pour autant les conséquences dramatiques de la crise. « Des français que je connais et qui travaillent ici m’ont dit qu’ils avaient perdu, en salaire, l’équivalent de 600€. La plupart des constructions sont arrêtées vu qu’elles étaient financées par les banques (ndlr la plupart des banques islandaises ont du être nationalisées pour éviter la faillite). A cause de ça, 90% des architectes sont au chômage, de même pour les ouvriers du bâtiment».

Il a vu le mode de vie et les habitudes changer. « Les islandais sont des voyageurs, ils partent souvent. Là, trois personnes avec qui j’ai discuté m’ont dit qu’ils se sentent “bloqués” sur leur île pour quelques années ». Martin a vu la crise s’immiscer dans toutes les discussions « A la cantine, même si je ne comprends pas l’islandais, je vois à leur ton qu’ils en parlent, et ma tutrice me lance souvent “ça parle encore de la crise ».

Toutes les couches de la population sont touchées et cherchent à joindre les deux bouts : « De plus en plus de gens louent une petite chambre dans leur maison. Ma proprio me dit qu’elle n’aime pas ça parce que ça lui fait plus de concurrence». Martin décrit aussi des scènes peu communes en Islande : les premières manifestations depuis des années, un panneau « à vendre » a été collé sur le Parlement. Pourtant Martin se veut positif « les Islandais disent tous qu’ils vont s’en sortir, qu’il faudra juste changer de mode de vie ». Il compte même profiter de l’occasion pour rester quelques mois supplémentaires en Islande.


Thérapie de groupe pour patrons déprimés

« Je suis patron mais je me soigne. » La Cité des Échanges de Marcq-en-Baroeul, haut lieu de débats et de rencontres pour les acteurs de l’économie régionale, fait appel à la ligue d’improvisation pour inviter les patrons à échanger ensemble sur leurs problèmes actuels.
PHOTO S.MORTAGNE
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« Donnez-moi un mot qui traduit votre vie de chef d’entreprise », lance Emmanuel Leroy, directeur artistique de La Ligue d’improvisation de Marcq-en-Baroeul, à la trentaine de patrons réunis dans la salle de la Cité des Échanges. « Je suis seul », répond l’un d’entre eux, après un instant d’hésitation. Et les comédiens d’improviser sur la solitude d’un chef d’entreprise qui, désarmé, appelle successivement à l’aide sa femme, les syndicats et même… Dieu. En vain.

Après la saynète, l’assemblée débat sur le thème proposé. « Nous avons tous les mêmes problèmes, c’est rassurant », plaisante un participant. Le ton est donné, les thèmes vont s’enchaîner. Chacun tente de cibler ce qui déprime les patrons. Le thème le plus souvent évoqué est la relation, parfois tendue, entre patron et salarié. Une participante raconte la mésaventure qui serait arrivée à l’un de ses amis patrons : en rentrant un soir dans son usine, il a retrouvé les murs de son atelier maculés de peinture. « Ses employés avaient joué au paintball pendant son absence ! », raconte la patronne.

Des solutions sont proposées. Enseigner l’économie d’entreprise aux employés ou utiliser les nouvelles technologies pour fédérer les jeunes générations.

Marie-Josée Aymé, gérante du cabinet Management appliqué, et qui a trouvé « géniale » cette réunion, propose de « réapprendre à se parler, à écouter, mais surtout à entendre l’autre ». Les métaphores sur la vie amoureuse fusent alors dans la salle.

« Il faut séduire, séduire, séduire », conseille l’un. « C’est une love-story permanente », ajoute un autre. « Les patrons souffrent de leur image. Aujourd’hui, ils commencent à oser en parler. L’improvisation peut les y aider », explique Emmanuel Leroy. Gérard Sonnet, instigateur de cette soirée à la Cité des Échanges, se dit séduit par ce « nouvel outil de dialogue » et confie vouloir renouveler l’expérience. •


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Chronique : Madoff, l’homo œconomicus et les économistes.

« Mad off » : « la folie est finie ». Le jeu de mot est facile. L’explication aussi. Comme souvent face à un acte que l’on ne comprend pas, il est tentant de voir dans le dénouement de « l’affaire Madoff » la fin d’un coup de folie… qui a coûté 50 milliards de dollars. Comment expliquer autrement qu’un grand sage de l’économie, courtier respecté par tout Wall Street et ancien président du Nasdaq se soit transformé en un voyou de la finance?
Qu’est ce qui a bien pu pousser Bernard Madoff, l’ « homo œconomicus modèle », à transformer sa société d’investissement en un système pyramidale dit «chaîne de Ponzi »?

Ce mécanisme, vieux comme l’économie, consiste en une pyramide qui rémunère les anciens investisseurs avec l’apport des nouveaux. Un système voué par nature à manquer un jour de nouveaux investisseurs et donc à s’effondrer. Grand connaisseur de l’économie, Madoff savait très bien que cette pyramide le mènerait à sa perte. Il a pourtant choisi d’en édifier une, refusant au passage une vie paisible à jouir de ses rentes, à savoir son capital et sa réputation. Une seule analyse émerge pour l’instant : les taux de rémunération de sa société de placement ayant baissé, Madoff ne supportait pas de ne plus figurer parmi les meilleurs investisseurs de Wall Street.
Connaissant les failles du système financier, il a pu alors pousser de plus en plus loin son montage financier, au point de ne plus pouvoir le contrôler. La suite est bien connue : arnaque de ses amis, de sa famille, de fondations caritatives, des plus grandes banques de la planète… C’est là une explication à l’affaire. Elle est très plausible et évite, au grand dam du futur prévenu Madoff, d’invoquer la folie. Pour autant, sa décision n’en parait pas plus rationnelle et c’est peut-être l’un des plus grands enseignements de cette affaire.

Un individu peut avoir les connaissances les plus poussées en économie et faire des choix qui sont totalement en contradiction avec ses intérêts.

Aucune folie là-dedans. L’être humain n’a simplement rien à voir avec le modèle de l’ « homo oeconomicus ». Cet individu, qui serait absolument rationnel, mais aussi capable d’ordonner ses préférences et de gérer son capital tout en maximisant sa satisfaction n’existe pas. Indirectement, Madoff nous montre donc toute l’importance de la psychologie pour les sciences économiques. Ce qui remet au devant de la scène l’« économie comportementale ». Cette discipline étudie la psychologie humaine pour expliquer pourquoi, dans certaines situations, les êtres humains adoptent un comportement qui peut sembler irrationnel. En 2002, elle a été récompensée à travers le Prix Nobel d’économie attribué à Daniel Kahneman, l’un de ses pionniers. En 2009, après le scandale Madoff et surtout face à la crise économique, c’est toute la représentation de l’individu moderne qui sera amenée à être repensée. L’économie comportementale sera assurément l’un des outils de cette remise à plat.

A ce jour, des recherches expérimentales en économie comportementale ont déjà permis d’expliquer … la formation de bulles spéculatives.

Image blog.myspace.com/bebdeumpictures

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