ET AU MILIEU TRONE UNE EGLISE

CHOSES VUES. Le quartier Saint Seurin à Bordeaux est construit autour de la place des Martyrs de la Résistance et de la basilique Saint Seurin qui lui confère un éclat particulier. Malgré une ambiance jugée sympathique, les habitants du quartier ont bien du mal à établir un esprit de village. Reportage

A première vue, c’est une place comme on en voit beaucoup dans les villes de province. Une rangée de platanes aux branches dépourvues de feuillage en ce mois de janvier. A chaque extrémité, se trouvent deux grands sapins, tristes vestiges des fêtes de fin d’année qui viennent de s’achever. Un square pour enfants coloré contraste avec le gris des nuages. Des pigeons picorent ce qu’ils trouvent sur la pelouse verte mais détalent dès que les employés municipaux chargés du nettoyage s’approchent d’un peu trop près. Quelques passants emmitouflés dans leurs écharpes, bonnets et autres moufles traversent les lieux sans prêter attention à ce petit manège. Immobile, comme engourdi par le froid, un clochard lit un journal gratuit, assis sur un banc. A quelques mètres de lui, un cadran solaire d’autrefois défie le temps. Au centre de tout cela, la statue d’un général de la seconde guerre mondiale, un certain Joseph Goisiard de Montsabert, semble veiller sur les environs, une paire de jumelles à la main.
Et pourtant, la place des Martyrs de la résistance n’est pas tout à fait banale. En dépit du temps maussade, il y a quelque chose de poétique en ce lieu. A tel point que les Bordelais qui aiment s’y promener l’ont depuis longtemps rebaptisé : « les Allées d’Amour ». Cette esplanade dispose d’un atout de taille : la basilique Saint Seurin. Cette magnifique église du 11ème siècle est référencée au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1992. En sous-sol, une crypte du 6ème siècle, qu’il est possible de visiter, abrite les restes de saint Seurin, le quatrième évêque de la ville. Cette église, la fierté de tout un quartier, se situe sur la route du pèlerinage de Saint Jacques de Compostelle. Si l’on y regarde d’un plus près, celle-ci est symbolisée par une série de médaillons en bronze incrustés dans le sol et frappés de la célèbre coquille de saint Jacques.

Calme et sympathique

L’imposante église Saint Seurin représente le centre de la vie locale. Une vie locale qui n’est pourtant pas si dynamique malgré les nombreux commerces qui bordent la place. Pour Roger Galy, ancien journaliste à Sud Ouest et historien reconnu des rues de la ville (1), « les petits commerces sont des éléments essentiels d’une vie de quartier, ce sont des points de rencontres ». Ce n’est pas forcément l’avis de tous les commerçants. Abdennour Belaïd, 44 ans n’habite pas le quartier mais tient depuis dix ans une boutique de retouche en face de l’église. Il souligne combien ce quartier est calme et sympathique : « La clientèle, même si elle ne vient pas exclusivement du quartier, est généralement assez aisée et très aimable. Pour moi c’est très satisfaisant ». Une ambiance sympathique donc mais « pas un esprit de village pour autant, d’autant plus qu’il n’existe même pas d’association locale de commerçants, c’est un vrai manque ».

A quelques dizaines de mètres de là, Hugues Roussel possède un tabac presse depuis quatorze ans. Lui non plus n’habite pas le quartier mais il avoue avoir davantage d’amis ici qu’à son domicile personnel. Il explique avoir fait une étude de marché avant de s’installer à Saint Seurin. Selon lui, « la population locale est assez âgée et dispose en général de revenus supérieur à la moyenne. J’ai beaucoup de liens avec mes clients, ajoute-t-il, certains sont devenus des amis. Apprendre à connaître les habitants du quartier et les voir évoluer depuis quatorze ans, cela représente beaucoup pour moi » conclue-t-il en saluant un client qui passe devant la boutique. Cependant, il n’ira pas jusqu’à parler d’un esprit de village : « on reste dans une logique de grande ville, on se connaît bien peu » a-t-il l’air de regretter.

Village Saint Seurin

Corinne Séguin, une mère de famille qui habite une rue adjacente à la place n’est pas de cet avis. Elle préside l’association « Village Saint Seurin » depuis plusieurs années avec l’objectif de créer du lien social entre voisins et de dynamiser la vie locale. Ses armes : repas de quartiers, festival des jardins au printemps avec cette année un labyrinthe géant fabriqué par les enfants du quartier, la fête de la Saint Nicolas en décembre à grands renforts de costumes et de défilés ou encore des exposition de peintures.
« En dehors des fêtes c’est chacun pour soi, mais après chaque manifestation nous avons des retombées positives » explique Corinne Seguin. Selon elle, les gens sont demandeurs et viennent de plus en plus nombreux. « C’est pour cela que nous continuons ! Faire renaître un esprit de village c’est primordial » s’exclame-t-elle.

Aux yeux de Roger Galy* qui arpente la ville depuis 84 ans, ce sont des initiatives louables mais, à Saint Seurin, leur effet reste limité. Il ne parlerait pas d’esprit « familial » ou « villageois » pour qualifier la place des Martyrs de la résistance. Lui qui connaît si bien la ville à travers ses différentes parties, estime que « d’autres quartiers de Bordeaux, plus populaires, comme Saint Pierre et surtout Saint Michel avec l’influence du marché des Capucins, sont resté nettement plus vivants et avec davantage d’esprit de voisinage».
Esprit de village ou pas, de l’avis de tous, le quartier reste très privilégié et très recherché ne serait-ce que pour sa localisation : à seulement quelques minutes à pied du centre ville. Deux autres signes ne trompent pas quant à la qualité de vie dans ce canton traditionnellement ancré à droite. Alain Juppé, le maire UMP de la ville, a scolarisé ses enfants à l’école maternelle de la Paix, distante d’à peine quelques centaines de mètres du porche de l’église. Hugues Martin, ancien maire et actuel adjoint d’Alain Juppé, a choisi d’habiter place des Martyrs de la Résistance avec une vue directe sur la basilique Saint Seurin.
: Pierre Cheminade

* Roger Galy a écrit le Les Rues de Bordeaux, des Origines à nos Jours ; Dictionnaire Historique et Biographique aux Editions Princi Negue (2001).

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