LA REFORME A LA FRANCAISE
FRANCE. Comme à l’automne 1995, faute de négociations, le gouvernement français doit faire face à un important mouvement de grève contre la réforme des régimes spéciaux de retraite. Au-delà des retraites, les sujets de mécontentements sont nombreux et beaucoup de Français sont dans la rue. Pourtant, cette fois le président Sarkozy, élu au printemps, semble en passe d’imposer sa réforme.
9 septembre 2007, sans concertation préalable avec les partenaires sociaux, le Premier ministre François Fillon annonce que la réforme des régimes spéciaux est « prête ». Résultat : des grèves dans les transports, un pays pratiquement paralysé et des milliers de Français dans la rue.
Une impression de déjà-vu. A l’automne 1995, le gouvernement français avait, déjà, retiré un plan de réforme des retraites après des semaines de chaos. Cette année, les cheminots se posent en fer de lance de l’opposition à un gouvernement réformiste qui suscite la contestation de nombreuses professions: fonctionnaires, magistrats, étudiants et autres pêcheurs.
L’épreuve de force s’annonçait donc difficile pour Nicolas Sarkozy, le président français élu en mai dernier. Pourtant, après 9 jours consécutifs de grève dans les transports, du 14 au 22 novembre, auxquels on peut ajouter la grève très suivie du 18 octobre et la forte journée de mobilisation de la fonction publique le 20 novembre, le gouvernement de Nicolas Sarkozy semble avoir fait le plus dur.
Le 21 novembre - après un conflit qui aura coûté entre 1,5 et 3 milliards d’euros selon le ministère de l’Economie - des négociations tripartites sur les retraites rassemblant syndicats, direction d’entreprise et gouvernement s’ouvrent enfin à la SNCF et à la RATP (les deux sociétés publiques de transport). Le cœur de la réforme, l’alignement de la durée de cotisation sur le reste de la fonction publique, semble d’ores et déjà acquis. Nicolas Sarkozy est en passe de réussir là où, il y a douze ans, le président Jacques Chirac avait échoué.
Une réforme symbolique et politique
Les « régimes spéciaux de retraite » permettent à certains fonctionnaires de cotiser seulement 37,5 ans au lieu des 40 ans pour le reste de la fonction publique. La réforme défendue par le gouvernement vise à aligner tous les régimes de la fonction publique à 40 ans de cotisations, instaurer une décote pour ceux qui partiraient plus tôt et indexer les pensions sur les prix. Cette réforme porte une forte valeur symbolique et politique.
Symbolique, parce que les régimes spéciaux de retraite ne concernent que 500.000 salariés et 1,1 millions de retraités, soit seulement 6,4% de la masse des pensions de retraite versées selon le Conseil d’Orientation des Retraites, un organisme indépendant.
Politique, parce que, contrairement à 1995, Nicolas Sarkozy est soutenu par une majorité des Français et entend prouver à travers ce conflit tant sa détermination que la cohérence de son action avec son programme de campagne : « Cette réforme je l’ai promise, je l’ai tenue » a-t-il déclaré le 2 novembre à l’Elysée, la résidence du chef de l’Etat.
Les fédérations de cheminots constituent le noyau dur du syndicalisme français. Si Nicolas Sarkozy arrive à dépasser leur opposition, il disposerait d’une grande marge de manœuvre pour mener à bien des réformes plus larges avec à terme le passage de tous les régimes de retraite à 41 années de cotisation et une modernisation profonde du marché du travail. De plus, un succès sur la question des retraites entraînera probablement des succès sur les autres fronts en passant outre les contestations actuelles.
Des syndicats affaiblis, une opposition inaudible
Depuis le mois de septembre, en affichant ouvertement sa volonté de réforme, Nicolas Sarkozy a multiplié les oppositions (lire par ailleurs). De leur côté, les syndicats apparaissent divisés et peinent à se mettre d’accord tant sur les points à négocier que sur la date d’une éventuelle journée de grève d’ici aux fêtes de fin d’année. Ils considèrent comme une petite victoire le fait d’avoir amené le gouvernement à la table des négociations le 21 novembre sans « préalable » de reprise du travail.
En effet, la négociation n’est pas une habitude des gouvernements Français. Les organisations patronale et syndicale sont rarement représentées dans les commissions parlementaires et gouvernementales touchant au marché du travail ou au système de retraite.
Les négociations actuelles qui portent uniquement sur les diverses mesures d’accompagnement de la réforme, dont la facture pourrait s’avérer très élevée pour le gouvernement, doivent encore durer une semaine mais soulignent que le gouvernement a pris le dessus.
L’opposition socialiste, quant à elle, est minée par des rivalités internes et reste parfaitement inaudible depuis sa défaite du printemps. Les socialistes hésitent entre soutenir les syndicats – contre l’avis de la majorité des Français – ou soutenir le gouvernement – contre la ligne du parti et l’avis de nombreux militants. Résultats, sans soutien politique ni populaire, les syndicats se sentent bien seuls.
En outre, le temps joue contre les fédérations syndicales puisqu’au mois de janvier entrera en vigueur une nouvelle loi imposant un service minimum dans les transports en cas de grève. L’impact d’un débrayage sera dès lors moindre, limitant d’autant le pouvoir de négociation des syndicats.
Pierre Cheminade.
<Encadré> Une contestation aux multiples facettes <Encadré>
Présents sur tous les fronts à la fois, le président se heurte à la mobilisation de nombreuses professions. Les fonctionnaires protestent contre une baisse de leurs effectifs et de leur niveau de vie et réclament une hausse des salaires. Le 20 novembre, l’ensemble de la fonction publique s’est mobilisée : enseignants, postiers, infirmières, employés municipaux … Entre 375.000 et 700.000 personnes ont battu le pavé et 40% des enseignants étaient en grève selon le gouvernement.
Le 29 novembre, c’était au tour des magistrats et de l’ensemble des personnels judiciaires d’organiser une journée « justice morte ». Ils dénoncent une rationalisation de la carte judiciaire – l’organisation territoriale des tribunaux - menée tambour battant par le gouvernement et négligeant – là encore - la concertation.
Les étudiants quant à eux protestent depuis début novembre contre une loi de réforme de l’université qui donne davantage d’autonomie, notamment financière, aux universités françaises. Au programme : manifestations et blocage d’une quarantaine de campus au plus fort de la mobilisation.
Les marins-pêcheurs enfin qui grognaient contre la hausse du prix du gasoil ont obtenu au début du mois une exonération totale des cotisations patronales et salariales pour six mois.
Enfin, le président a du intervenir à la télévision pour tenter de désamorcer le mécontentement croissant des Français sur la question du pouvoir d’achat, une des nombreuses promesses de campagne du candidat Sarkozy.