LE BARIL FILE VERS LES 100 $

98,03 $ à New York : record absolu. Le prix du baril de pétrole, facturé à 50 $ en début d’année, a franchi un nouveau pallier ce mardi 20 novembre. Sur un marché haussier à long terme, le pic de mardi s’explique par la conjonction de deux phénomènes disctincts. Explications avec François LESCAROUX, économiste à l’Institut Français du Pétrole.

Un baril de brut (159 litres) à plus de 98 $ alors qu’il était encore autour de 50 $ en début d’année : quelles peuvent être les raisons d’une telle hausse ?

François Lescaroux (1) : Il y a une tendance haussière qui se prolonge et qui est accompagnée de cycles conjoncturellement à la hausse pour différentes raisons. Le pic du mardi 20 novembre est la conséquence de deux évènements.
D’une part, le niveau record de l’euro face au Dollars, monnaie dans laquelle sont libellés la majorité des barils de pétrole. Avec 1 € pour 1,4853 $, le prix du pétrole ne cesse d’augmenter pour compenser la baisse de la devise américaine.
D’autre part, il y a une anticipation à la baisse de l’annonce hebdomadaire des stocks pétroliers américains par le département de l’énergie qui a eu lieu mercredi 21 novembre. Ces deux phénomènes ont poussé encore davantage le prix du baril à la hausse.

Le marché est haussier sur le long terme. Est-ce à du fait d’une demande trop forte ou d’une offre insuffisante?

F. L. : Probablement les deux. Les forts taux de croissance de l’ensemble des pays émergents, notamment la Chine et l’Inde où les classes moyennes commencent à s’équiper massivement en automobiles et autres équipements à grosse consommation énergétique, entretiennent la demande mondiale de pétrole à la hausse.
Face à cela, les pays producteurs ont du mal à répondre à la demande. Les pays de l’OPEP (2) notamment, qui ont tendance à favoriser une politique de hauts revenus plutôt que de parts de marché, entretiennent un prix élevé.

Produire davantage de brut pourrait pourtant détendre le marché ?

F. L. : Pas forcément, il faut que les capacités de raffinage suivent dans les pays consommateurs. De plus, il faut bien comprendre que le pétrole est une ressource limitée et qu’il n’est pas possible de répondre à tous les besoins. Dans ces conditions, produire plus n’est pas forcément une bonne solution.

Que dire des tensions géopolitiques dans les régions pétrolières ?

F. L. : Cette variable, bien que réelle, est très difficile à quantifier. L’anticipation des risques est propre à chaque acteur sur le marché et, par définition, est difficile à prévoir.

Quel est le plus gros risque actuellement ?

F. L : Il s’agit de la menace de frappes américaines contre l’Iran. Cette éventualité doit être prise en compte très sérieusement, au moins jusqu’à la fin du mandat de Georges W. Bush. Mais là encore les conséquences sur le prix du baril sont largement imprévisibles. Potentiellement, c’est un risque d’une importance phénoménale mais cela peut se cantonner à une simple hausse passagère si le conflit se limite à des frappes anecdotiques.

On entend souvent que la zone Euro est protégée par le taux de change favorable avec le Dollars. Est-ce vrai ?

F. L. : Pas vraiment, c’est un phénomène en trompe-l’oeil et à double tranchant. La force de l’Euro est due à la faiblesse du Dollars. Ce taux de change apparaît avantageux puisqu’un baril facturé à 98 $ ne coûte qu’environ 66€ au consommateur Européen. Cette relative protection entraîne logiquement une demande plus forte de pétrole, puisque le baril est relativement moins cher, et donc une augmentation du prix du baril.
Il faut donc être prudent lorsqu’on invoque le taux de change comme un bouclier. En réalité, c’est une des causes de la hausse du prix. Plus l’Euro sera fort et plus le prix du pétrole augmentera pour compenser un Dollars faible.

Le réchauffement climatique peut-il jouer un rôle dans ce marché à la hausse ?

F. L. : Sur le long terme, le risque climat n’est pas à négliger : avec l’augmentation du nombre de cyclones dans la région pétrolière du golfe du Mexique, les compagnies d’assurance hésitent de plus en plus à assurer les plates-formes pétrolières dans cette zone. Cela peut pénaliser sérieusement les capacités de production.
Cependant, tout n’est pas noir : si les hivers sont plus doux dans l’hémisphère nord, la demande en pétrole diminuera significativement. Rappelez-vous l’hiver dernier : le baril etait redescendu à 50$ !

Propos recueillis par Pierre Cheminade

(1) Diplômé de l’Ecole Nationale Supérieure des Télécommunications (Paris), d’un DEA de probabilités et finances (Paris VI) et de l’Ecole Nationale Supérieure du Pétrole et des Moteurs (Bourgogne), François LESCAROUX est chargé d’études et de recherche à l’IFP depuis 2005.
(2) L’Organisation des Pays Producteurs de Pétrole réunit 14 pays exportateurs bruts de pétrole représentant environ 40% de la production mondiale.

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