Episode 5: Le dégel tant attendu

La neige a fondu. Il fallait bien que ça arrive tôt ou tard. C’est arrivé un peu sournoisement alors que nous étions à Toronto. Un week-end plutôt chaud, où on s’est dit que la différence entre les deux villes, question météo, était nette. Et puis en rentrant Montréal avait visiblement eu les mêmes températures nouvellement printanières et la neige s’était évaporée.

En fait, Montréal n’a pas le printemps très romantique. La neige, en fondant, révèle les tas d’immondices lâchement planqués tout l’hiver. Et les crottes dont les chiens ont patiemment parsemé la ville, petit caca par petit caca au long des mois de froideur, éclosent à la surface tels des crocus. L’image est de la rédactrice en chef d’un magazine proche de mon agence, je l’ai trouvé si charmante qu’il fallait que je vous la fasse partager.

Sous la neige immaculée, l’herbe est jaunasse et ne semble pas pressée de ressusciter. Point de vert à l’horizon, les arbres sont toujours nus comme des lombrics… Bref, en fait de printemps, qui, historiquement, se trouve être ma saison préférée, Montréal se contente d’une sorte d’entre-deux ennuyeux.

Pour compenser et lutter contre le temps qui passe et me rapproche toujours plus de mon départ, je me suis décidée à blinder mes week-ends de voyages et mes semaines de sorties. Après mon week-end à Grand-Mère (oui, ici, c’est un nom de ville), vous savez tous déjà que j’ai trop kiffé New York, venue après Toronto, mais avant Ottawa (« she should have been to Ottawa before New York » a commenté Sean, à très juste titre, tant la ville m’a semblée fade en comparaison). La suite de mon séjour a plus ou moins consisté à résister à l’attraction de NYC. « Montréal, c’est un peu ton mari, tu l’aimes, mais il est un peu plate. NY, c’est plus ton amant avec lequel tu vis une passion foudroyante. » Sean a vraiment le sens de la métaphore…

La dernière semaine avant mon départ, mon stage fini, j’avais prévu un trip au Québec, mais la tentation était si forte de retourner à New York que je ne me suis décidée qu’à la dernière minute à faire un peu preuve de raison et à faire ce pour quoi j’étais venue. Je suis donc partie à l’assaut de la côte de Charlevoix (la côte Ouest qui longe le St Laurent au Nord de la ville de Québec) puis du fjord du Saguenay, armé de mon petit sac à dos en bus et stop. C’était vraiment très beau, je me sentais seule au monde. Bon, sans doute, parce que j’étais seule au monde, d’ailleurs tout était fermé, sauf la nature, heureusement, et comme j’étais là pour m’en mettre plein les yeux, j’ai été plutôt servie.

Et comme la chance fut avec moi, ce qui aurait pu être long et compliqué s’est fait en toute simplicité en compagnie de deux filles qui par un heureux zazard allait là où j’allais quand j’y allais. Ce qui me donna l’occasion de rentrer deux jours plus tôt et fit germer en moi un idée un peu folle, mais qui me plaisait bien : pourquoi pas le beurre et l’argent du beurre, puisqu’on ne vit qu’un fois paraît-il et que je sais d’ores et déjà que je n’aurais plus jamais vingt ans, j’en suis sure, je l’ai lu dans un livre. Bref, je suis rentrée en quatrième vitesse à Montréal pour y retrouver mon coloc magique, Stewart à Air Canada à ses heures perdues, qui m’a mise dans ses bagages et direction NY !! Deux jours vraiment très sympas, à visiter le soleil de Central Park, qui est vachement mieux qu’en Europe, si, si, je vous assure.

On a fini par un brunch montréalais orgiaque, tous les trois entre colocs, qui s’est fini en séance de danse et galipettes un peu folle dans le salon. Le plus beau happy end dont on puisse rêver.

Epilogue

Depuis déjà une semaine, me voilà revenue.

Du Plateau à Massy, de la coloc avec Sean et Mat à mon père perpétuel absent, de l’appart beau, lumineux, rangé et propre à un appart petit et mal rangé, de la vue sur le centre de Montréal à celle sur la gare de Massy et les immeubles en construction… Hum, j’ai peut-être la vue un peu brouillée par le prisme du décalage horaire, mais je crois bien qu’il y a arnaque sur le taux de change là.

La balance indique deux à quatre kilos en trop, selon comment on calcule (les chiffres sont jamais fiables, c’est comme le taux de chômage). Ma tante me dit innocemment que j’ai bien mangé pendant l’hiver… La descente est rude.

Le deuxième jour à Paris m’a un peu rassurée. Quartier des Halles et Montorgueil, détours par le jardin du Grand Palais, l’île de la cité, le pont neuf et la place St-Michel, sous un grand soleil. Je dois avouer que j’ai du mal à résister même si je sais pertinemment que Paris fait sa belle pour me mieux reconquérir et que tout ceci n’est qu’une ruse de séductrice mi-femme fatale, mi-fleur bleue ingénue. Je reste fidèle à ma façon, du Québec dans les oreilles (un cocktail classique, mais efficace de cow-boys fringants et de Jean Leloup). Je vois des cafés Concordia dans les cafés Concordance et j’envisage près de trois secondes durant d’aller à ce concert de Robert Charlebois, annoncé pour mai, où je pourrais, presque sans honte, pleurer de chaudes larmes briquet à la main sur l’air de « Je reviendrai à Montréal ». Tout en ayant une petite voix dans la tête qui raille « maudsite quétsaine, maudsite quétsaine » telle Hosannah faisant son entrée dans Rome.

Pas grave, la quétennerie, c’est assez jouissif. Pis, la nostalgie, ça montre que ça valait le coup. Et je suis bien contente de retrouver ceux qui sont restés en France.