Episode 3 : De l’infini diversité du froid

Quand il s’agit de se geler, les Québécois ne font pas les choses à moitié.  En bons Français, vous pensez bêtement, soit il fait froid, soit il fait chaud. A la rigueur, il peut faire frais et doux, mais on a vite fait le tour. Ô touchante naïveté. Tel l’Inuit et ses 200 (au moins) mots pour dire neige, le Québec, c’est le froid dans la diversité.Mon premier froid était pas trop froid et plutôt sec, rien de très nouveau sous l’absence de soleil. Après quelques jours, le redoux m’a permis de découvrir la slotche ou slutch ou slush, tout cela n’est pas encore très clair et demande plus d’investigations… Le principe : la neige tombée en abondance sur les trottoirs et routes sous l’effet des roues des voitures et de la chaleur (toute relative, la chaleur, croyez pas qu’on passe du pôle nord aux Bahamas…) se transforme en une bouillie d’une teinte tout en nuances entre le gris et le marronnasse. Les routes ici sont ici courbées de sorte qu’à chaque intersection un réservoir de slush fait de la traversée d’une rue une aventure à chaque fois renouvelée. Le réservoir a toujours l’air d’être une fine couche de slush de quelques millimètres. Lorsque vous fiant à vos sens (alors que depuis Descartes, on sait que le bâton plongé dans l’eau n’est pas plié en deux) vous marchez dedans, se révèle sous vos bottes une profondeur de 10 à 15 centimètres qui, délicatement, humidifie votre pantalon jusqu’aux genoux et vous identifie auprès des autres passants comme la Française de service. Les autochtones se reconnaissent, eux, aux délicats sauts de cabris qu’ils font à chaque trottoir pour éviter les flaques qui font souvent 3 mètres de long sur 2 de large (Sean, mon coloc, fait ça très bien).Ma troisième sorte de froid était le froid froid froid. Genre le froid -15 (c’est assez froid). La première semaine, j’ai préféré l’expérimenter de l’intérieur de l’auberge, le regarder évoluer par la fenêtre, voir comment il réagissait tout ça… Bon, il réagissait plutôt bien. J’en ai profité pour répondre à la question qui vient naturellement à l’esprit de tout un chacun : « MAIS COMMENT FONT CES QUEBECOIS POUR SUPPORTER CA ??!!?? En fait, ils s’habillent chaudement et ils se dépêchent, pour le moment, c’est tout ce que j’ai pu découvrir. Après 15 jours, je me suis dit qu’il était temps de faire face et nous sommes allés faire une ballade, par -15 sur le Mont Royal, une colline boisée et enneigée au cœur de la ville éponyme. Et là vous comprenez vachement mieux la langue française, genre, qu’est-ce que ça veut dire un froid mordant… et bien c’est comme si vous aviez plein de petits insectes qui vous mange le visage et après vous ne sentez plus rien jusqu’à n’en plus pouvoir, alors vous faites semblant d’avoir qch de très important à acheter dans un magasin, genre « tiens des skis de fond, justement, j’ai fini les derniers hier » et vous découvrez que cette chaleur vous brûle horriblement le visage et le corps.

 st hélène glace A noter que même la météo distingue plusieurs sortes de froid : par exemple « demain il fera -15 ET -20 », -20, ça s’appelle le refroidissement éolien. En langage frigorifique, ça veut dire qu’il fait -15, mais que vous jureriez qu’il fait moins -20, à cause du vent.Ceci dit, le gros avantage du froid c’est qu’il fait beau, grand soleil radieux presque tous les jours…Mais ma pire expérience de très, mais alors très loin, c’est la pluie verglassante.  Alors, le principe, c’est : il fait 1C et il pleut beaucoup, pas assez froid pour qu’il neige, mais juste assez pour créer partout, mais alors partout, une couche de 4 cm de glace parfaitement lisse.

Ça, c’était mardi matin et je me demandais pourquoi le mec à la radio qui fait la prévention routière disait que c’était dangereux même pour les piétons. Je sors toute guillerette dans la rue, limite en chantonnant, genre petit chaperon rouge insouciante… Dans ma rue, je vois la glace et je me dis « wouaouh, il va falloir joué serré », mais bon, je marche sur les restes de neiges sur le bas côté. Je fais 5 m, tourne dans la rue vers le boulot et là ils avaient installé une patinoire dans la rue et le trottoir sans prévenir pendant la nuit, vicieux, quoi… Je me dis que je ne vois pas, mais alors pas du tout, comment je pourrais marcher là-dessus, mais comme il faut bien bosser, je me lance. « Les Québécois y arrivent, pourquoi pas moi… » Je fais un pas et je glisse, je ne sais pas trop pourquoi, mais en essayant de récupérer l’équilibre, volte-face subite (double salto, triple axel) et le temps de comprendre ce qui m’arrive, je fais la chute la plus spectaculaire de ma carrière et, BIGE, la tête la première par terre, mon menton vient s’éclater sur le verglas, « sans les mains ». J’étais complètement sonnée et je mange de la bouillie depuis, mais bon, ça s’améliore peu à peu. Par contre, j’ai développé une phobie du verglas, genre peur panique, dès que j’en vois ou que je glisse légèrement …

Mais n’allez pas croire que j’ai déjà épuisé les joies glaciales… Il me reste encore les tempêtes de neige à découvrir et, alors que je disais naïvement à un collègue que de toutes façons à partir de -15, on ne doit plus vraiment faire la différence, il me disait que quand même en dessous de -20, ça n’avait rien à voir. « Mais, ça n’arrive pas souvent, juste 3 ou 4 fois par hiver…. » Cool…