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La montre et les moules

Filed Under (Articles, IPJ) by Marie-Laure on 16-05-2008

« Vous êtes Monsieur G., Michel de votre prénom ? » Les affaires s’enchaînent. Le quatrième prévenu de l’après-midi vient d’entrer dans le box des prévenus. Face au juge Jean-Paul Albert, qui préside ce jour-là les audiences de comparutions immédiates de la 23ème chambre du tribunal correctionnel de Paris, se trouve un restaurateur de 52 ans.

Il est accusé d’avoir menacé avec un couteau, trois jours plus tôt, un homme dans l’ascenseur de son immeuble de l’avenue de Ségur, dans le chic 7ème arrondissement, pour lui voler sa montre et un porte-cartes. Lors de son arrestation, la police a trouvé de la cocaïne sur lui. Les préventions de détention et d’usage de cocaïne se sont donc ajoutées à celle de vol avec violence. Mais le prévenu, s’il reconnaît la détention et l’usage de stupéfiants, nie toute agression. Son avocate fait d’ailleurs remarquer que ni les objets volés ni le couteau, qui a servi à l’agression, n’ont été retrouvés.

Pourtant à la barre, la victime, qui s’est constituée partie civile, le reconnaît formellement. Cet américain d’une soixantaine d’années s’exprime dans un français parfait. « Sans la moindre ambiguïté, c’est cette personne et nulle autre », déclare-t-il avec son accent américain, en pointant le prévenu qui se tient debout dans le box des accusés. « J’ai vu son visage de manière absolument parfaite. Il n’y a pas la moindre possibilité d’erreur, à moins qu’il ait un frère jumeau qui s’habille et se tienne exactement de la même façon que lui. Ce n’est pas vraiment de genre de personnes que l’on voit dans notre quartier », ajoute-t-il encore. L’accusé aurait également été reconnu par la fille de la concierge de l’immeuble, qui rentrait les poubelles au moment de l’agression. C’est d’ailleurs elle qui a permis son arrestation en le désignant aux policiers lors du tour du quartier qu’ils ont effectué quelques minutes après leur arrivée sur les lieux. Malgré ces deux témoignages concordants, le prévenu continue de nier. Il raconte être allé fêter l’anniversaire d’une amie habitant la même rue. Puis avoir marché pour trouver un taxi avant de s’asseoir sur un banc et de s’assoupir. « C’est curieux quand même, deux personnes qui vous reconnaissent », interpelle le Président.

« C’est un coup monté pour de l’argent ! », lui répond vivement l’accusé, sortant de sa réserve. Car en plus d’une valeur sentimentale, puisqu’elle a été offerte à la victime par son père, la montre semble être de grande valeur. L’avocat de la partie civile dit attendre les résultats d’une expertise demandée à un joaillier suisse mais indique que des montres similaires ont été vendues récemment entre 50 et 60 000 euros.

Lors de son réquisitoire, la procureur Annick Joncour ne s’attarde pas sur la possession de drogue mais insiste sur le choc psychologique ressenti au cours d’une telle agression : « On arrive dans son immeuble où l’on croit trouver le repos et on se retrouve sous la menace d’une arme. »

L’avocate du prévenu concède : « Il est ennuyeux d’aller vers la relaxe quand il y a deux reconnaissances formelles. » Mais elle s’attache tout de même à démontrer plusieurs incohérences dans le dossier : la victime qui ne relève pas l’état d’alcoolémie avancé de l’accusé et le décrit au contraire comme « maître de son corps », les deux barquettes de moules, pourtant encombrantes, que portait l’accusé et que ne mentionne pas la victime et enfin son client qui aurait « attendu paisiblement la police sur un banc ».

« J’espère qu’il retrouvera sa montre et l’agresseur et qu’il viendra me faire des excuses. Je les accepterai. J’ai honte pour vous », conclue l’accusé avant de repartir attendre le délibéré à la « souricière ».

Huit affaires et une panne informatique plus tard, le tribunal rend sa décision. Il déclare M. G. coupable des faits qui lui sont reprochés. Il est condamné à un an de prison avec sursis et une mise à l’épreuve de deux ans. Il devra soigner son problème de drogue, continuer de travailler, indemniser la victime et ne pas entrer en contact avec elle.

Coupable, mais libre, M. G. pourra rejoindre dès le lendemain ses employés qui s’inquiétaient de son sort.



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