ETIKEKO: l’éthique du journaliste économique en question

avril 3rd, 2010 avril 3rd, 2010
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L’objectif d’Etikeko: appréhender la place de l’éthique au cœur du journalisme économique ou quand le conflit d’intérêts entre un groupe industriel et les journalistes qu’il paye devient dangereux pour la liberté d’expression.
Pour cela, nous avons rencontré deux journalistes spécialistes de l’économie. Géraldine Meignan de l’Expansion et Guillaume Duval d’Alternatives économiques. Pour qu’ils nous donnent leur vision de l’éthique et s’expliquent notamment sur l’autocensure qui peut sévir dans chacun de leur titre, souvent malgré eux.

Géraldine Meignan: l’éthique du journaliste économique, un sacerdoce?

avril 2nd, 2010 avril 2nd, 2010
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Nom : Géraldine Meignan

Profession : Journaliste à L’Expansion depuis 10 ans

Parcours : Depuis ses 15 ans, Géraldine Meignan veut devenir journaliste. Après avoir obtenu une maîtrise de langues étrangères (anglais et espagnol) appliquées au droit et à l’économie, à l’université de Nanterre ( Paris), elle effectue six mois de stage au sein de la rédaction du Courrier picard, à Amiens. En 1989, elle intègre le service économie du quotidien Libération, pour lequel elle pige régulièrement, durant un an. En 1990, elle est contactée par La Tribune. Elle rejoint la rédaction en tant que journaliste aux services “Bourse” et “Vie des entreprises”. En 1998, suite au rachat de La Tribune par Bernard Arnault, elle quitte le groupe et intègre l’équipe de L’Expansion. Le magazine est alors un bimensuel, ce qui lui permet d’approfondir les sujets et de mener de véritables enquêtes. En 2000, elle est nommée président de la Société des rédacteur du journal. Rédactrice au sein du service “Business”, elle est en charge du suivi de la vie des entreprises, des médias et du sport. Avec le temps, elle acquiert de nouvelles casquettes. Aujourd’hui, elle traite aussi des sujets liés aux telecoms, à l’informatique et à Internet.

Sa rédaction : L’Expansion est un magazine économique mensuel du groupe Express-Roularta. Créé en 1967 par Jean Boissonnat et Jean-Louis Servan-Schreiber, il a été racheté successivement par les groupes Vivendi, Dassault et Roularta. La rédaction se compose d’une quinzaine de journalistes.

En 1998, Géraldine Meignan claque donc la porte de la Tribune. C’est le début d’une nouvelle vie de journaliste où l’éthique sera au centre de ses préoccupations. « Aujourd’hui, je me sens libre de traiter les sujets que je souhaite, je me sens indépendante, totalement », estime-t-elle. Pourtant, les relations avec l’actionnaire sont toujours délicates à appréhender. Jusqu’en 2002, l’Expansion est la propriété du groupe Vivendi. A l’époque Géraldine Meignan s’occupe de la rubrique « Vie des entreprises » et suit particulièrement le groupe de Jean-Marie Messier. Quand l’affaire Vivendi éclate, le magazine fait la sourde oreille. Par facilité et par peur.

Affaire vivendi_Meignan OK

La pression n’est pas directement exprimée par les actionnaires. Selon Géraldine Meignan, la rédaction veut souvent « être plus royaliste que le roi ». Exemple avec cette Une de l’Expansion alors modifiée pour ménager Jean-Marie Messier.

Autocensure Messier_Meignan OK

Son indépendance envers les entreprises, Géraldine Meignan essaye de la cultiver au quotidien. Depuis 10 ans et son entrée à l’Expansion, elle refuse systématiquement les voyages de presse. Une position « minoritaire », dit-elle au sein de sa rédaction.

Non aux voyages de presse

Pour autant, la journaliste sait que tenir cette position est délicate car quand la situation économique d’un titre est minée, le voyage de presse reste l’un des seuls moyens pour partir en reportage. Elle, le refuse toujours et estime qu’il ne suffit pas de partir loin pour mener des enquêtes de fond.

Voyage de presse, seul moyen de partir

Nous avons demandé à Géraldine Meignan d’imaginer la charte du journaliste économique idéale.  Un exercice auquel elle s’est prêté volontiers. En tant que membre de la société des rédacteurs de L’Expansion, Géraldine Meignan a déjà participé à la rédaction, il y a quelques années, d’une charte éthique interne au journal. Elle admire le modèle de la presse anglo-saxone, un exemple en matière de déontologie, selon elle.

LA CHARTE DE GERALDINE MEIGNAN

Article 1 Tout article ayant été rédigé à la suite d’un voyage de presse financé par une entreprise doit l’indiquer clairement. Une mention, en fin d’article, signalera cette information au lecteur.

Article 2 Les journalistes devront systématiquement renvoyer tout cadeau d’une entreprise, dont le montant lui apparaît comme excessif.

Article 3 Les journalistes et actionnaires du journal pourront se retrouver au sein d’un groupe de discussion. Il devra permettre de présenter clairement et ouvertement les questions que se posent les journalistes quand au traitement de sujets touchant les propriétaires du journal. Ces débats visent entre autre à éviter l’auto-censure de certains journalistes, qui craignent le mécontentement de leur direction.

Léa Barracco et Lucie Barbarin

 

Rencontre avec Guillaume Duval: une alternative éthique

avril 2nd, 2010 avril 2nd, 2010
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Guillaume Duval est devenu journaliste économique un peu par hasard. Aujourd’hui rédacteur en chef du mensuel Alternatives Economiques, il est ingénieur de formation. Une profession exercée pendant une quinzaine d’années au service de multinationales spécialisées dans l’équipement automobile. Et puis, il est passé de l’autre côté de la barrière en rejoignant la coopérative Alternatives Economiques. Avec l’économie sociale comme credo.
Sa vision de l’éthique mais surtout la manière de la mettre en pratique sont donc forcément différentes et sans doute plus libres que dans les quotidiens économiques aux capitaux privés. Il envisage « davantage l’éthique comme une contrainte que nous nous fixons à nous-mêmes plutôt que subie de l’extérieur. » A ses yeux, le rythme de parution et la structure de financement permettent à sa rédaction d’éviter « plus facilement » les conflits d’intérêts avec les entreprises que pour des titres comme Les Echos, La Tribune ou Le FigaroEconomie. « Du fait de la nature de leur capital et du caractère d’actualité chaude de ces titres, les enjeux peuvent rapidement devenir considérables. Si vous sortez un scoop sur telle ou telle boîte, par exemple», précise-t-il. Des dangers auxquels Alternatives économiquesn’est pas confronté en raison de son point de vue « analytique et structurel ». Pour autant, Guillaume Duval n’en n’est pas moins conscient des problèmes qui existent chez ses confrères : plus que le fait d’appartenir à un grand groupe industriel -comme LVMH pour Les Echos, ou que de subir des pressions d’annonceurs, « leur problème vient surtout du fait que les journalistes économiques sont vendus sans même être achetés. Ils ont une attitude a priori favorable aux entreprises, aux élites…

Liaisons dangereuses

Si Guillaume Duval affirme que son journal « n’a jamais subi de pression d’annonceurs », il admet être vigilant sur certains thèmes. Cette attention se porte sur l’économie sociale en premier lieu : « Alternatives Economiques appartient à l’économie sociale, qui constitue une part significative de nos annonceurs. Nous faisons particulièrement attention à ce que nous écrivons sur ce sujet et à la manière de l’écrire, notamment en relisant davantage nos papiers », nous confie le rédacteur en chef du mensuel. « Les acteurs de l’économie sociale attendent de nous qu’on dise du bien de l’économie sociale… or nous n’en n’avons pas toujours envie », reconnaît-il… Ca a notamment été le cas lorsque certaines banques coopératives ont « fait des bêtises » en pleine crise financière. Comme pour se dédouaner de toute collusion, Guillaume Duval s’empresse d’ajouter que cela n’empêche pas ses journalistes de formuler des critiques sur le secteur en question… D’ailleurs, selon lui, Alternatives Economiques donne une vision de l’économie sociale « beaucoup moins politiquement correcte et angélique que les journaux ”normaux” », les acteurs de ce domaine « [leur] en sont d’ailleurs reconnaissants ».

Au-delà de ces contraintes indirectes, Guillaume Duval admet que les rapports entre la rédaction et les entreprises ne sont pas toujours faciles à gérer. « Lorsque nous faisons un classement des entreprises en fonction de leurs filiales dans les paradis fiscaux, certaines boîtes n’y figurent pas parce qu’elles refusent de communiquer leurs listes et que nous n’arrivons pas à connaître leurs filiales. Quand nous publions quand même la liste, ça consiste à taper sur les boîtes les plus transparentes en la matière ». Une situation « problématique » pour Guillaume Duval, qui semble avoir un regret : que toutes ces considérations éthiques ne réussissent pas à déjouer les stratégies de communication des entreprises.

Une coopérative de journalistes pour rester indépendants

L’homme refuse « toutes les opérations type publireportage, ouvertes ou déguisées » et qualifie les voyages de presse organisés par les organisations non gouvernementales de « problématiques ». Alors, angéliste ? Pas vraiment. La réalité, il ne l’occulte pas. Oui, la crise des journaux papiers rendent ces voyages « très difficiles à éviter ». Alors, « nous participons nous-mêmes, dans des proportions limitées, à ce type de voyage de presse », ajoute-t-il simplement. Après, c’est aussi au journaliste qui prend part à ces voyages de ne pas verser dans le publireportage. Pour éviter les dérives ou du moins les contenir, il estime qu’il faudrait « formaliser les garanties d’indépendance d’une rédaction par rapport aux actionnaires d’une part et par rapport à la publicité d’autre part » dans une charte.

Question indépendance, Alternatives Economiques est un modèle particulier puisque c’est une coopérative. Les salariés sont propriétaires du titre et décident en Assemblée générale sur la base un homme = une voix. Guillaume Duval estime le système viable aussi longtemps que le lectorat répondra présent. Mais par rapport à une organisation plus classique, la coopérative peut « difficilement faire appel à des capitaux pour investir massivement dans le lancement d’un nouveau produit. Cela nous oblige à compter quasiment exclusivement sur nos propres forces en terme de rentabilité ». Ou quand la vision de l’éthique se confronte à la réalité économique…

Marion Feutry et Elodie Guignard

Dessin de Steph

décembre 21st, 2008 décembre 21st, 2008
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