Le 23 Novembre à l’Olympia (Paris), la rappeuse marseillaise poursuivra une tournée nationale entamée il y a un an après la sortie de son premier album “Entre ciment et belle étoile”. Nul doute qu’elle continuera à délivrer son message engagé pour la construction d’un autre monde. Un combat rempli d’espoir et de colère qu’elle évoqua lors de son passage aux Transmusicales de Rennes en décembre 2006.
Ci dessous : Clip “La Rage du peuple” de Keny Arkana.
Peux-tu résumer ton parcours ?
Keny Arkana : J’ai commencé à rapper, ou plutôt à écrire des textes, en 1996, quand j’étais au foyer. Suite à ça, j’ai participé à des ateliers d’écriture, à La Friche [collectif marseillais de la Belle de Mai, NDLR] en 1998. Ensuite, il y a eu toute l’aventure Etat Major, un petit collectif marseillais avec huit MC’s, trois danseurs et deux DJ’s, qui s’est conclue par un maxi vinyle avec trois des MC’s. On a splitté un peu plus tard, et ça fait trois ans que je suis en solo. J’ai commencé par sortir un vinyle, puis un street CD l’année dernière (L’Esquisse), et enfin l’album en octobre dernier. Plus pas mal de concerts, mix tapes, compiles… le parcours classique du hip hop.
Chaque titre semble pour toi l’occasion de revendiquer…
L’urgence est partout, autant dans ma vie qu’ailleurs. Partout où je suis allée, j’ai vu l’urgence. Aujourd’hui j’ai la chance d’avoir un micro, autant l’utiliser pour dire quelque chose. J’ai un peu de mal avec le divertissement. Je n’ai pas le temps de faire un « DJ ! » [le tube de Diam’s] ou ce genre de choses.
Te retrouves-tu dans le milieu hip hop actuel ?
Oui bien sûr. Le hip hop existe encore. Je dirais qu’il y a deux courants aujourd’hui : d’un côté le hip hop, dans la rue, en indé, etc. Et de l’autre, il y a le rap game. Le côté showbiz, « bling bling », entertainment. Pour moi, le rap game est de droite, et le hip hop de gauche… Je me reconnais dans le hip hop, dans le rapgame un peu moins.
Dans « Nettoyage au Kärcher », tu parles du droit de vote et insiste sur le fait qu’Hitler est arrivé au pouvoir par les urnes…Quel mesage cherchais tu à délivrer ?
Le morceau ne parle pas vraiment de vote, c’est plutôt une réaction aux propos de Sarkozy. Des propos très drôles d’ailleurs, puisque si on devait nettoyer la racaille, je pense que ce serait le premier à y passer. Le morceau est une réaction « ironique », faite avec le sourire… Concernant le droit de vote, s’il avait le pouvoir de changer les choses, il serait interdit depuis longtemps. Je ne pense pas que l’on puisse changer les choses avec le vote. Cela dit c’est important, bien sûr : symboliquement, c’est la base de la démocratie, et quand tu as ton grain de sel à mettre, il faut le mettre ! Mais il ne faut pas que la conscience politique de la jeunesse s’arrête au vote, il faut que ça aille bien plus loin. Allons voter pour éviter le dictateur en puissance qu’est Sarkozy, mais ça ne doit pas s’arrêter là. On doit essayer de trouver des alternatives au quotidien, au sein même de nos quartiers, villes, régions ou dans notre immeuble. Faire bouger les choses localement.
Qu’est-ce qui t’a poussée à faire un DVD accompagnant ton l’album ?
J’avais plein d’images. A chaque fois que je partais en voyage, j’emmenais la caméra d’un pote et je filmais sur le tas, je recueillais des témoignages, etc. J’avais donc pas mal de matière, et la maison de disques m’a donné l’opportunité de sortir un DVD. On se rend compte à travers le DVD que malgré les différents pays, continents, religions, langues, on a tous le même langage, celui du coeur et du changement. C’est partout pareil, la politique mondiale touche tout le monde. On peut faire le parallèle entre les oubliés des pays riches et les pays oubliés. Pour la plupart de mes frères, les problèmes s’arrêtent aux murs du quartier, alors que non ! C’est partout la merde et il n’y a qu’ensemble qu’on peut changer les choses, avec les réseaux que l’on forme. Une politique du bas vers le haut. C’est à la société de construire le système qui lui convient, et non l’inverse. C’est pour cette raison que les présidentielles, le vote… On est entrés dans l’ère de la mondialisation, l’OMC dicte les lois de tous les pays, il n’y a plus de pouvoir national, ni d’alternative nationale. Que tu votes pour la peste ou le choléra, ça revient au même, alors oui, essayons de voter pour le moins pire, mais trouvons également des solutions au sein même de nos quartiers. Le changement viendra de là.
Tu parles d’autogestion etc., et beaucoup de monde semble adhèrer à tes idées, mais as-tu des projets concrets dans ce domaine ?
On a pas mal d’idées avec « La Rage Du Peuple » [blog citoyen : www.laragedupeuple.org]. Pour 2007, on essaie d’organiser une tournée-forum, avec un forum dans la journée et un concert en soirée. On va rencontrer beaucoup de monde pendant cette tournée. On n’est pas forcément mis au courant, mais il y a déjà beaucoup de mouvements autogérés, dans tous les domaines. On veut essayer de mettre en réseau toutes ces personnes, de faire des connexions. L’esprit « alter », mais pas forcément alter-mondialiste. Parce qu’il n’y a pas que des « alter» chez les alter-mondialistes. Beaucoup ont déjà leur disquette intégrée… Le mouvement est très vaste et diversifié, mais il n’y a pas vraiment d’envie de changer les choses radicalement, de créer des alternatives et un nouveau système. En allant voir les gens, en allant les remuer un peu, on peut faire plein de choses. On fait tous partie de cette solution, chacun est doué pour quelque chose. Il faut juste trouver pour quoi. La révolution est avant tout humaine et spirituelle, à nous de redevenir de vrais êtres humains. La résistance doit être radicale parce qu’on n’a plus le temps. Les murs se resserrent tellement vite qu’on n’a pas le choix dans la résistance. Ça peut ensuite se traduire en action, mais tant que nos esprits seront aussi étriqués, aussi fermés, aussi avides, aussi peureux et aussi limités, on aura du mal à inventer des choses, à faire confiance à autrui et à avancer ensemble.
Si tu pouvais réaliser un de tes voeux…
Que la Création ne forme qu’un. Que l’on puisse vivre en harmonie.
Parviens-tu à être heureuse malgré tout ?
Le bonheur se trouve dans les choses simples. Tu ne trouves pas le bonheur quand tu essaies de te l’approprier, mais quand tu essaies de le donner à quelqu’un. On peut tous le donner à quelqu’un.
Propos recueillis par Sylvain Delfau, Julien Sellier et Nicolas Legendre pour Radio Laser (Guichen, 95.9 FM)
Ci dessous :Bande annonce du documentaire accompagnant le CD de Keny Arkana.

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