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Strasbourg : Y’a-t-il une vie après le Parlement ?

Posted by: Jim Jarrassé | October 24, 2007 |

Article publié dans le supplément Alsace de L’Express de mars 2007 i18europ.jpg

Le 25 mars, la capitale alsacienne célébrera comme toute l’Europe le cinquantième anniversaire du traité de Rome. L’occasion de rappeler son rôle européen. Mais cet optimisme de façade cache mal une menace croissante. Le siège du Parlement pourrait être rapatrié à Bruxelles. Quelles seraient les conséquences d’un départ de l’institution sur la ville ? L’Express a mené l’enquête. 

Olli Tikkannen est indigné: «  200 millions d’euros pour des navettes entre Strasbourg et Bruxelles, c’est un véritable gaspillage !». Le 18 septembre 2006, ce jeune citoyen finlandais devenait le millionième signataire d’une pétition réclamant l’unification du siège du Parlement Européen à Bruxelles (www.oneseat.eu). Bien sûr, le déménagement du Parlement nécessite l’accord unanime des pays membres de l’Union. Bien sûr,
la France peut y opposer son veto. Reste qu’aujourd’hui, après des années d’immobilisme et de dénégation, la menace est plus pressante que jamais. Sans égard pour le passé douloureux de la cité rhénane et sa symbolique forte, les attaques contre le siège strasbourgeois du Parlement Européen ne cessent de se répéter. Elles émanent de députés européens en quête de visibilité médiatique en cette période d’eurodisette ou de citoyens scandalisés par le coût d’un Parlement bicéphale (3% des dépenses administratives de l’Union, selon un calcul contesté). Ces critiques virulentes ne peuvent être ignorées. Déplacements trop coûteux, manque flagrant d’infrastructures, accès difficile… les arguments des « anti-Strasbourg » ne manquent pas. « L’Europe d’aujourd’hui n’est plus celle de l’après-guerre », explique Alexander Alvaro, député européen allemand (Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe) et porte-parole de la campagne « One-seat ». « L’Union est désormais une véritable usine législative et sa structure institutionnelle doit y être adaptée.
La Commission est à Bruxelles. Il faut que le Parlement, qui y est déjà présent, s’y installe définitivement. Nous sommes plus efficaces à Bruxelles ».

Quel serait le visage de Strasbourg sans le Parlement européen ?  La question vaut aujourd’hui d’être posée. Même si elle dérange tout le monde. A la municipalité, l’optimisme est cependant de règle. Fin 2006, L’Union a acheté les locaux strasbourgeois du Parlement, qu’elle louait auparavant. A priori, de la pure logique budgétaire. « Un acte symbolique », rectifie Joseph Daul, eurodéputé alsacien et président du Parti Populaire Européen, groupe majoritaire au Parlement Européen. « Quand on achète un appartement, c’est qu’on veut y vivre », sourit Fabienne Keller, maire de la ville. Cette insouciance de façade ne peut éclipser les risques que court la capitale alsacienne.  Dans  les couloirs de l’Assemblée Nationale, aussi, le désarroi guette. Jacques Floch, député PS de Loire-Atlantique, est l’auteur d’un rapport consacré à la présence française au sein des institutions européennes. Son constat est sans appel. «Nous sommes aujourd’hui dans une impasse. Pour sauver Strasbourg, il faut absolument que des initiatives fortes soient prises, s’il n’est pas déjà trop tard ». Au lendemain de l’échec sur le référendum constitutionnel, «c’est le prochain président de
la République qui aura les cartes en mains. Le temps des silences et des stratégies internes doit être révolu. Il faut passer à des propositions concrètes ». Et de rappeler que
la France assumera la présidence de l’Union au 1er juillet 2008. Reste à savoir si la question fera partie des réelles préoccupations du nouveau chef de l’Etat…L’immobilisme de Paris n’est, à cet égard, pas de bon augure. « Je ne comprends pas pourquoi les Français sont si passifs », s’interroge Bernd Posselt, eurodéputé allemand (PPE) considéré par beaucoup comme le meilleur défenseur du siège strasbourgeois, véritable « chien de garde » face aux députés scandinave ou néerlandais « pro-Bruxelles » qui demandent sans cesse le report de la réunion dans la capitale belge. « J’essaye simplement d’être présent pour que les traités, qui mentionnent Strasbourg comme siège du Parlement Européen, soient respectés », rappelle t-il. Un raisonnement trop rare. Un classement officieux de la présence des députés européens depuis 1999 aux sessions plénières organisées dans la cité alsacienne place en effet les élus français au 14ème rang des pays membres de l’Union. Du pain béni pour les opposants au siège strasbourgeois.

 Strasbourg privé du Parlement, ce serait, probablement, un sacré coup porté à l’économie locale.

Dans une Alsace, qui connaît, depuis 2000, des difficultés structurelles nouvelles et dont le modèle de développement est principalement basé sur l’attrait des investissements étrangers, l’assemblée européenne représente un élément non négligeable. La ville aurait beaucoup à perdre. Même si, comme le souligne Luc Julien-Saint-Amand, avocat conseil de la société Ernst&Young, « les études prouvent que le critère d’implantation principal reste l’accès au marché »: Strasbourg garde cet avantage d’être aux portes du marché allemand, avec un coût salarial moindre que notre voisin. Dans cette perspective, le Parlement européen contribue avant tout à façonner une image de marque : «l’installation d’Aventis en Alsace n’a pas été étrangère à la présence du Parlement» confie Pascal Mangin, adjoint au maire en charge des relations internationales. Pour les entreprises qui dépendent directement de l’institution, c’est une question de survie. Roger Sengel, président de la fédération des hôteliers et restaurateurs du Bas-Rhin considère qu’un rapatriement à Bruxelles de l’ensemble des activités du Parlement représenterait pour le secteur « un séisme dont les effets ne sont pas à mesurer maintenant ». Certains établissements réalisent entre 10% et 15% de leur chiffre d’affaires lors des sessions strasbourgeoises. Un bémol, du côté de l’association de taxis strasbourgeois, titulaire du marché public lancé par la mairie pour assurer à prix négociés le transport des parlementaires. Les courses des eurodéputés, tout en garantissant un certain taux d’activité, sont moins lucratives que des courses normales, d’autant plus que pendant les semaines parlementaires les hommes d’affaires ne viennent pas car les hôtels sont complets. La paralysie, une semaine par mois, des capacités hôtelières de la ville réduirait les possibilités d’accueillir des grands congrès professionnels, très bénéfiques pour l’économie locale. Un argument relativisé par Patrice Geny, directeur de l’office du tourisme de Strasbourg, pour lequel si « le tourisme d’affaires est très important pour la ville », dans ce secteur d’activités « le Parlement reste un avantage différentiel, dont on se sert comme produit d’appel ». Le départ de celui-ci serait donc « une perte en termes de promotion touristique, mais pas un cataclysme » conclut le directeur de l’office du tourisme.

 Catherine Trautmann, ancien maire socialiste de Strasbourg et farouchement opposée au départ du Parlement, insiste, elle, sur le fait, qu’au niveau touristique, « d’autres initiatives ont été prises pour développer la réputation internationale de Strasbourg, comme le marché de Noël ». Consolider le rôle européen de la ville a toujours été une priorité des autorités locales. En témoigne la demande formulée en 2005 par Fabienne Keller de déménager le ministère des affaires européennes à Strasbourg. Un autre déménagement est lui, aujourd’hui, enfin terminé : celui de l’ENA (voir encadré). Par ailleurs, le contrat triennal dont bénéficie la capitale alsacienne, à hauteur de 100 millions d’euros sur trois ans de la part de l’Etat, véritable reconnaissance politique du rôle européen de Strasbourg, « perdrait sa principale justification si le parlement s’en allait » remarque Catherine Trautmann. Laquelle regrette, au passage, que cette enveloppe « ne bénéficie pas d’une stratégie à l’appui de la part de l’Etat ». Un sentiment confirmé par les récentes demandes de la municipalité, restées pour l’instant lettres mortes, de rallonger le contrat à six ans « afin d’avoir une vision plus stratégique », selon Pascal Mangin. La présence du Parlement européen a aussi bénéficié aux transports. L’arrivée du TGV Est en juin dans la capitale alsacienne le rappelle. L’aéroport d’Entzheim, même s’il peine à s’imposer comme aéroport international, bénéficie de subventions importantes lui permettant de maintenir des lignes pourtant déficitaires. L’institution européenne a joué, et jouera donc encore, un rôle non négligeable d’argument de négociation au profit de Strasbourg. Si le Parlement s’en allait, c’est donc un ensemble de synergies dont bénéficie actuellement la ville et la région qui disparaîtraient.

Paradoxalement, la présence des institutions européennes à Strasbourg, et a fortiori celle du Parlement, a pu freiner par le passé des options de développement économique alternatives. En témoigne l’épisode DHL, survenu en 1996. Les collectivités avaient alors, toutes tendances confondues, enterré un projet riche en nombreux emplois afin de préserver
la Communauté Urbaine des nuisances sonores. Pour Jean-Alain Héraud, professeur à l’ULP et spécialiste de l’économie locale, c’est « la particularité du cadre de vie strasbourgeois, lequel doit convenir aux standards des hauts fonctionnaires internationaux » qui aura eu raison de ce projet. Ironie de l’histoire, l’entreprise postale a depuis élargi sa plate-forme à l’aéroport Bruxelles National… Du côté de la nouvelle municipalité, on avoue volontiers « qu’aujourd’hui on ne reprendrait sans doute pas la même décision ».

C’est également dans ses rapports avec les autres institutions européennes que les conséquences du départ du Parlement se feraient sentir. Le Médiateur européen, basé à Strasbourg au côté du Parlement, devrait logiquement suivre ce dernier à Bruxelles si les Etats membres s’accordaient pour y fixer siège.

Le Conseil de l’Europe, institution présente à Strasbourg depuis 1949, et troisième employeur de la ville, pourrait lui tirer bénéfice, dans une certaine mesure, de cette décision. Après le « non » français et néerlandais au traité constitutionnel, et alors que l’Union Européenne phagocyte peu à peu les compétences du Conseil de l’Europe, celui-ci se cherche une nouvelle visibilité auprès des citoyens des pays parties à la convention. Le départ des eurodéputés pour Bruxelles « permettrait aux Français de se rendre compte qu’ils ont sur leur territoire une institution vieille de 60 ans, qui apporte des choses au pays et à la région. », confie Manuel Lezertua, directeur de cabinet de Thomas Hammarberg, le Haut Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe : « on se laisse éblouir trop souvent par le Parlement !». Un avis qui n’est pas partagé par tous. Maud De Boer – Buquicchio, secrétaire générale adjointe de l’institution internationale, assure qu’« un départ du parlement serait dommage car le dialogue entre l’Union et le Conseil de l’Europe est indispensable pour éviter les doubles standards en matière de protection des droits de l’homme ». C’est même un renforcement de la présence communautaire à Strasbourg qui pourrait avoir lieu si la proposition du rapport Junker –premier ministre luxembourgeois- de faire adhérer l’Union Européenne à la convention fondatrice était concrétisée. « La visibilité, poursuit la numéro deux du conseil, n’est pas un objectif en soi : le départ du Parlement serait une solution de facilité, c’est notre responsabilité que de produire des résultats concrets ».

Seule certitude, le rapatriement du Parlement à Bruxelles, s’il survient un jour, fera l’objet de dures négociations. Strasbourg bénéficiera logiquement d’une compensation. « Si, d’ici 20 ans, quelqu’un venait à offrir à Strasbourg une compensation qui lui conférerait un prestige et des ressources identiques, la situation pourrait évoluer », confirme Pierre Moscovici, député européen (PS) et vice-président du parlement Européen. Certains ont ainsi émis l’hypothèse d’organiser à Strasbourg l’ensemble des conseils européens. Même s’il s’agit de l’instance suprême de décision au sein de l’Union, cela ne saurait, cependant, compenser les retombées issues des sessions plénières mensuelles. D’autres pensent déjà à l’installation, dans les locaux du Parlement, d’un Institut Européen de Technologie. Une idée unanimement appréciée par la classe politique locale, du moment qu’elle ne vient pas comme dédommagement pour la perte du Parlement. Aux dires de tous, le départ de l’institution symboliserait la mort d’un modèle. Celui d’une Europe décentralisée et polycentrique. Celui d’une Europe plus démocratique. Un jugement partagé par Troy Davis, Président de l’Association de soutien pour la démocratie européenne, qui a voulu lancer une contre-pétition pour le maintien du siège à Strasbourg. « Afin que Bruxelles ne devienne pas un nouveau Léviathan, le Parlement doit rester à Strasbourg. Cette ville reste le symbole d’une Europe démocratique et réconciliée, d’un rapprochement des citoyens aux institutions. Bruxelles est le symbole de la discorde ». Son objectif ? Atteindre les deux millions de signatures. « Ca devrait être facile », assure-t-il. Facile de sortir victorieux d’une bataille. Mais c’est une véritable guerre politique que Strasbourg va devoir livrer. 

Pierre-François Decourcelle et Jim Jarrassé

under: Chroniques Perso

Responses -

On ne te croirait pas si intelligent en te voyant, mais chapeau l’artiste, analyse très pertinente et fouillée. J’ai failli tout lire!

oui oui ! il y a une vie après le parlement venez en debattre
Le Réseau Express Jeunes organise à Strasbourg deux débats, le 17 et le 31 janvier 2008 de 18h15 à 22h15 au 22 rue de Labroque sur le thème de “L’Europe en dialogue avec ses citoyens.”
Il ne s’agit pas de conférence, mais de débats participatifs, interactifs, ludiques, ouverts à tous et libres de droits d’entrée.
Venez très nombreux mais inscrivez d’abord auprès du Réseau Express Jeunes
Plus d’infos sur le site http://www.y-e-n.net
Tél. 0388353745 ou 0603741407
Très bonne année à vous!
Brigitte Ludmann

Belle analyse…

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