aller à la navigation

Jean-Marc Illouz : « Un conflit nationaliste » 6 janvier 2012

Publié par msizin in : Bloody Sunday, Conflit nord-irlandais , rétrolien

Jean-Marc Illouz, grand reporter à France 2, s’est rendu à Belfast dix ans après le Bloody Sunday – épisode où quatorze personnes furent tuées par les tirs de l’armée britannique en 1972. Le journaliste français revient sur la nature de ce conflit en Irlande du Nord qui aurait fait environ 3000 morts.

Le journaliste Jean-Marc Illouz s'était rendu à Belfast en 1982.


Irish Class : En 1982, vous vous êtes rendu à Belfast où la situation était toujours très tendue, dix ans après le Bloody Sunday. Rappelez-nous dans quel contexte a eu lieu cet événement tragique ?

Jean-Marc Illouz : À cette époque, en 1972, beaucoup ignorent que l’Irlande du Nord est un territoire britannique. Il se compose d’une minorité protestante et d’une majorité catholique. On parle alors de guerre de religion ; or, ce n’est pas du tout ça. Pour la Grande-Bretagne, l’Irlande du Nord est une colonie. Les Irlandais, eux, dénoncent l’occupation de leur pays. Il arrivait souvent que les parlementaires étrangers, qui se rendaient en Irlande du Nord, opposent les catholiques – plutôt pauvres – aux riches colons protestants. Les catholiques, eux, sont plus ou moins réunis sous la bannière de l’IRA (Armée Républicaine Irlandaise), qui lutte pour une Irlande non divisée et indépendante.

Quelles sont les origines de cette discorde ?

La majorité catholique est pauvre et profondément attachée à la cause irlandaise. Il s’agit d’un conflit entre des gens (les catholiques, ndlr) qui se sentent colonisés et d’autres (les colons protestants britanniques, ndlr) qui se sentent chez eux, et bénéficient de l’appui de l’armée. Le conflit n’était pas limité à chaque camp, qui avait ses extrémistes. Les nationalistes de l’IRA faisaient tout pour saboter les négociations de paix par des jets de grenades, des embuscades et des tirs de mortier. De l’autre côté, l’armée britannique procédait à des arrestations collectives dans les quartiers catholiques et s’en prenait aux manifestants.

Comment ce conflit s’est-il organisé ?

Autour des symboles. La ville de Derry en est un. Si vous dîtes « Derry », cela signifie que vous êtes dans le camp catholique. Les protestants, eux, l’appelaient « Londonderry » car ils considéraient que la ville était rattachée à Londres. Chaque année, au mois d’août, pour fêter l’anniversaire de Guillaume d’Orange (connu pour avoir mené l’invasion de l’Angleterre en 1688 et en être devenu le roi un an plus tard, ndlr), les protestants voulaient défiler à Londonderry avec des tabliers de maçons et des chapeaux melon. Ils étaient pris à partie par les catholiques de la ville ; ce qui donnait lieu à des affrontements violents. Il faut néanmoins savoir que la ville de Derry présente un paradoxe statistique en Irlande du Nord, car les catholiques y étaient minoritaires.

Outre sa violence, quelle autre forme revêtait la lutte ?

Symbolique. Cette lutte se retrouvait partout. Par exemple, au lieu de se demander mutuellement leur religion, les Irlandais cherchaient davantage à savoir dans quelle école avait étudié leur interlocuteur. Et, évidemment, en fonction de l’emplacement géographique de celle-ci, ils savaient s’il était avec eux ou contre eux. Les mœurs étaient elles aussi très différentes. L’enterrement d’un protestant était un véritable défilé militaire : une longue limousine noire, un alignement au cordeau et de la musique militaire. Or, lors d’obsèques catholiques, la foule marchait derrière un corbillard, à la bonne franquette (Sic), souvent en pique-niquant.

Pourquoi, après tant d’années, l’Europe n’a-t-elle rien fait pour mettre un terme à ce conflit ?

Ce conflit a duré quarante ans, de 1968 à 2008, mais n’a pas été perçu comme une guerre en Europe. À cette époque, l’Europe est plus préoccupée par le Vietnam, la guerre froide, les événements du Proche-Orient et la montée du terrorisme dans les années 70 et 80. Ce qu’il se passait en Irlande du Nord était davantage perçu comme un conflit folklorique, alors que quelque 3000 personnes y ont trouvé la mort. Or, c’était un affrontement typiquement identitaire car il combinait le religieux, le politique et le national. Personnellement, mon analyse a toujours été de dire que c’était avant tout un combat nationaliste. On peut dire anticolonialiste, si on est de gauche. Nationaliste, si on est de droite. Moi, je voyais plutôt ça comme une lutte nationaliste, car on sentait que le principal enjeu était la fierté identitaire des uns et des autres.

Propos recueillis par Sébastien Badibanga

Commentaires»

Pas encore de commentaires, soyez le premier !


*
To prove you're a person (not a spam script), type the security word shown in the picture.
Anti-Spam Image