Les grèves du mois de novembre ont coûté selon Christine Lagarde la ministre de l’Economie et des finances, plus de 400 millions d’euros par jour. Soit 3,6 milliards d’euros pour neuf jours de grève. Le loueur de voiture CarGo a fait ses comptes. Le bilan des grèves est positif tant au niveau du chiffre d’affaires que dans l’organisation du travail.
« C’est une vraie période de stress, mais c’est motivant. » Le gérant de l’agence CarGo rue Caulaincourt à Paris (Xème) affiche un large sourire après les deux semaines de grève du 14 au 22 novembre dernier. Benjamin Aignan peut être heureux, son chiffre d’affaires a connu une progression de 16% par rapport au mois d’octobre. « Une activité qui progresse de 25% si on compare par rapport au mois de novembre de l’année dernière », précise-t-il assis dans un grand fauteuil noir mains derrière la tête. Le loueur détient entre 20 et 23 voitures, toutes étaient louées et CarGo « a dû refuser du monde ». « On a noté une effervescence à l’agence dès le préavis déposé par les syndicats. Le téléphone n’arrêtait pas de sonner », ajoute Benjamin Aignan.
Le chiffre d’affaires exceptionnel s’explique surtout par l’augmentation du nombre de non-habitués qui ont eu recours à la location chez CarGo. Dans la petite agence du 18ème, pas de grands panneaux publicitaires pour des tarifs avantageux, les murs sont nus. Elle serait presque invisible depuis la rue, mais les habitants du quartier connaisent bien CarGo. Ce sont eux en majorité, coincés par les grèves qui ont loué. Entre deux appels sur son portable le gérant explique : « A 99% j’ai une clientèle de proximité ». Philippe Soulier, directeur adjoint de l’enseigne, précise : « On ne fait pas de location business, ce n’est pas notre concept ».
Assis à son bureau bien ordonné, Benjamin Aignan griffonne sur son calepin. Il relève la tête, l’air gêné, et réagit : « Financièrement, l’impact de cette augmentation de la demande est atténué ». Le loueur a effectivement enregistré « une augmentation des sinistres » dus aux conditions de circulation dans Paris, « mais aussi parce que mes clients n’étaient pas habitués à conduire dans la capitale », analyse-t-il. Bien sûr, les habitués de la société n’ont pas décommandé leur location. « Mes clients professionnels sont essentiellement des entreprises de production de tournage. Les tournages ne s’arrêtent pas, ils avaient besoin des utilitaires », commente Benjamin Aignan, en passant la main dans ses cheveux bouclés grisonant.
L’organisation comme maître mot
« Il fallait assurer l’ouverture de l’agence, on a beaucoup donné de nos personnes », souffle le gérant. Les premiers jours, quelques retards ont été observés mais rien de bien méchant ». Décontracté, sur sa chaise, Philippe Soulier précise : « Cette agence est franchisée indépendante. Benjamin Aignan est son propre patron, s’il ouvre ce n’est que du bénéfice pour lui ». L’intéressé renchérit dans un éclat de rire : « Au moins cela ne m’a rien coûté en heures supplémentaires ».
Dans un sourire crispé, Benjamin Aignan déclare : « Pourtant il a bien fallu en faire pour gérer l’entrée et la sortie des véhicules ». La maintenance des voitures (réparation, lavage) se fait la nuit chez CarGo. « En temps normal on gère trois voitures chacun. Pendant les grèves on n’assurait plus qu’une voiture », explique le jeune homme. Le temps de travail a alors nettement augmenté. Plus les jours passaient, plus il fallait arriver tôt et fermer boutique beaucoup plus tard. Durant toute la période critique de la grève le loueur a fonctionné à « flux tendu » : « Il n’y avait aucune gestion carrée des véhicules. Les clients ont eu tendance à prendre des périodes étendues de location et généralement ils anticipaient leur retour », analyse-t-il. Dans son costume gris, le responsable affiche une assurance déconcertante : « La solution était dans l’organisation. On a été beaucoup plus souple sur les horaires pour rendre les véhicules ». La communication avec les clients fut une des clés de la réussite de l’entreprise pendant cette période « douloureuse ».
Après la suractivité, la fatigue
Ancien employé dans les assurances automobiles, Benjamin Aignan a le sens de la communication. « C’est une période où j’ai appris beaucoup, les gens sont tellement différents », s’amuse-t-il. Le responsable note une grande différence avec toutes les autres grèves, « les salariés sont moins bordéliques dans leur organisation du travail. Plusieurs clients ont loué une voiture pour du covoiturage avec leurs voisins ». La supérette à côté a quant à elle réservé un Kangoo pour les neufs jours de grèves pour ses salariés. « C’est tout un quartier qui s’est organisé », raconte-t-il un sourire en coin.
Un homme entre dans l’agence. Tout le monde se lève, grande embrassade. C’est un fidèle client. Pucier, il vient rendre les clés d’un utilitaire emprunté la veille. Observateur, il remarque les cernes du gérant et l’interpelle : « Il faudrait songer à prendre des vacances ». Levant les yeux au ciel, l’intéressé répond : « ici c’est 70% de mon temps ! »
C’est l’effervescence qui les a maintenu lui et son employé en forme. « C’est maintenant que je ressens la fatigue », déclare Benjamin Aignan, les traits tirés. L’agence paraît bien vide maintenant. Les appels sont réguliers, mais il n’y a plus de double, voire de triples appels. Les voitures sont rendues à l’heure et préparées à temps. Le gérant en viendrait presque à regretter cette dose d’adrénaline qui l’a maintenu éveillé pendant plus d’une semaine. Et lorsqu’on lui demande s’il ne vivait pas trop mal les journées à rallonge, il répond dans un grand éclat de rire : « C’est à ma femme qu’il faut demander ça. La grève m’a coûté quelques bouquets de fleurs ».