Au coeur des restos
La campagne d’hiver des Restos du cœur vient de se terminer. À Olonne-sur-mer (Vendée), l’organisation caritative distribue des repas à environ 300 personnes. Dans un canton majoritairement rural, elles ont toutes en commun une certaine forme de marginalité. Pour quelques uns, c’est un choix. Mais, pour l’immense majorité, elle est subie.
« Aujourd’hui, c’est le bonheur », ne cesse de répéter Danielle, 57 ans. Ses gestes lents, son visage émacié, sa maigreur maladive, tout semble pourtant montrer l’inverse. Danielle est très fragile. Elle est ce que l’on nomme pudiquement une accidentée de la vie. Machinalement, elle égrène tous les drames qui l’ont foudroyée : méningite, sclérose en plaques puis cancer du sein. En 1998, elle est internée dans un établissement psychiatrique puis divorce en 2003. Grignotant sans appétit un gâteau au chocolat qui termine le repas offert par les Restos du cœur, elle se remémore qu’elle a été une autre, avant tout ça. Directrice du personnel chez Valeo, elle gagnait « 16 000 francs par mois », rappelle-t-elle fièrement. Aujourd’hui, elle vit à La Chaume, le quartier portuaire des Sables-d’Olonne, principale ville du canton forte de ses 16 000 habitants et important lieu de villégiature pour Parisiens.
Danielle fait partie des « personnes accueillies » aux Restos du cœur du pays des Olonnes. « On ne dit plus bénéficiaires », explique Richard Lefèvre, le responsable du centre. Le terme avait une « connotation péjorative », précise celui qui gère, en terme de fréquentation, le deuxième centre de Vendée. L’année dernière, 300 familles ont été accueillies pendant la campagne d’hiver, de décembre à mars, pour 46 858 repas distribués. Un chiffre stable par rapport à celui de 2005 qui avait vu le nombre de « personnes accueillies » augmenter de « 7 à 8 % » selon Richard Lefèvre. Cette année, « on est à peu près sur les mêmes bases », ajoute-t-il.
« Aujourd’hui, il ne me reste plus que deux choses : mon permis de conduire et la musique »
Situé dans la zone industrielle d’Olonne-sur-Mer, petite bourgade jouxtant Les Sables, le centre est difficile d’accès pour les personnes ne possédant pas de véhicule. Néanmoins, le bâtiment préfabriqué ouvre ses portes, chaque mardi et vendredi après-midi, à de nombreuses familles dans le besoin. « Et de plus en plus de femmes divorcées avec enfants », note Denise, responsable des inscriptions du centre. Valérie a 30 ans et habite dans une HLM des Sables avec ses deux enfants de 4 et 5 ans, Sadyo et Maïssa. Son ex-compagnon « n’est pas stable », ils ne se voient plus. Sans formation, elle n’a plus travaillé depuis la naissance des enfants. « Avec les petits sur les bras, je ne peux pas bosser, je dois m’occuper d’eux », s’excuse-t-elle énergiquement quand on lui demande si elle recherche du boulot.
Son « beau-papa », Bertin, l’accompagne. Habitant la commune voisine de Talmont Saint-Hilaire, il est âgé de 56 ans mais en paraît dix de plus. Alors que la jeune femme fait ses courses dans le mini supermarché du centre situé derrière la cafétéria, il reste assis à une des tables de la cantine. Allure de rock star déchue avec ses cheveux longs et désordonnés, sa barbe d’une semaine et ses pattes abondantes, l’homme est depuis près de 30 ans sous traitement. Deux événements l’ont transformé. Son service militaire à Djibouti où il a côtoyé la légion étrangère. « J’ai attrapé un coup de soleil là-bas », plaisante-t-il. A son retour en France, en 1977, il travaille dans les huîtres. Son patron d’alors, très proche de lui, meurt d’un accident de voiture. « Cassé », il se perd. « Aujourd’hui, il ne me reste plus que deux choses : mon permis de conduire et la musique », reconnaît Bertin, qui touche une pension d’invalidité.
« Pas d’emploi sans logement, pas de logement sans emploi »
Comme Bertin, « de nombreuses personnes qui viennent chez nous bénéficient de la pension d’invalidité », constate Richard Lefèvre qui poursuit : « Ce sont des personnes qui ont eu un accident puis ont perdu leur travail. Elles se trouvent exclues de la société avec peu de chances d’y revenir. » En Vendée, « environ 5 000 personnes sont dans ce cas », évalue François Sicard, directeur de la Maison départementale des handicapés (MDH). Aux Restos d’Olonne-sur-Mer, « leur nombre est important mais reste relativement stable contrairement à celui des jeunes», affirme Richard Lefèvre. En effet, ces derniers sont « de plus en plus nombreux chaque année, représentant actuellement 10 à 20 % des bénéficiaires», estime le responsable.
Stephan, 29 ans, est l’un d’eux. Après avoir échoué dans l’obtention de son BEP hôtellerie, il travaille comme ouvrier dans le bâtiment. Mais, en raison de « déceptions amoureuses », il quitte l’Île d’Yeu, là où il est né, pour venir sur le continent. « Je suis tombé en dépression nerveuse et j’ai perdu mon logement», raconte d’une voix calme et posée le robuste insulaire. Aujourd’hui, il est suivi par une association qui lui sous-loue une chambre. Il tente de se reconstruire et « fait un petit mi-temps » dans les espaces verts pour se réadapter au monde du travail.
Bertrand, 33 ans et SDF, a, quant à lui, beaucoup plus de mal à retrouver sa place. « Pas de logement sans emploi et pas d’emploi sans logement » résume amèrement le jeune homme roux à dreadlocks et au visage creusé. Titulaire d’un CAP boucher, il a cumulé les missions d’intérim. Mais, en ce moment, « il n’y a rien comme offres ». Selon Laurent Soullard, directeur de l’ANPE du Château d’Olonne, « Le taux de chômage sur le littoral vendéen est d’environ 7,3 % contre 5,7 % pour la Vendée. »
« J’ai choisi d’être marginal »
Bertrand, même s’il en a l’allure, n’est pas un marginal. Il veut « un toit et une famille comme tout le monde ». Au centre d’Olonne-sur-Mer, d’autres se définissent en revanche comme des non-conformistes. « Il y a pas mal de SDF, de routards qui circulent en Vendée», constate Richard Lefèvre même si aucun chiffre officiel concernant le nombre de sans-abri n’existe dans le département. « Ils sont attirés par le climat plutôt doux de la région et se dirigent vers les Sables-d’Olonne, la ville la plus riche de la côte vendéenne », continue le responsable pour expliquer leur présence aux Restos du pays des Olonnes. Certains, peu nombreux, sont « des marginaux contestataires, tout leur est dû », s’irrite ce même responsable qui a été, l’année dernière, roué de coups par l’un d’entre eux, « un petit dealer qui faisait sa loi».
Tony, 45 ans, n’est pas violent. Mais c’est un routard, comme il dit, non sans fierté. « J’ai choisi d’être marginal », explique ce vieil habitué de la maison à la peau burinée. Accompagné de ses deux chiens, Personne et Lucifer, il parcourt depuis 10 ans la France d’est en ouest, du Jura à la Vendée. « Ces dix derniers mois, j’ai parcouru 2000 km », raconte-t-il le sourire aux lèvres, casquette vissée sur la tête. Sur le parking du centre, c’est en solitaire et debout qu’il mange le repas qui lui a été offert. Tout en trempant avec gourmandise sa brioche dans son café, Tony explique, rieur, qu’il vit grâce à des petits boulots et que « ça me va très bien ».
« Je n’ai pas d’amis en France »
Mais la marginalité que revendique Tony est, pour l’immense majorité des « personnes accueillies », plus subie que choisie. « Les demandeurs d’asile sont de plus en plus nombreux, des Africains mais aussi des Tchétchènes », constate ainsi Richard Lefèvre. En Vendée, selon la direction départementale des affaires sanitaires et sociales (DDASS), ils seraient 200. D’après Denise, responsable des inscriptions aux Restos d’Olonne-sur-mer, ils représentent cette année « plus de 10 % des personnes inscrites sur les listes du centre ».
Il en est ainsi d’Anna, 32 ans, qui vit en France depuis octobre 2005. Elle a fui l’Angola sans son mari emprisonné. En attendant que sa demande d’asile soit acceptée, elle habite aux Sables avec ses 7 enfants. Léa, la petite dernière, est le fruit d’un viol commis 3 mois avant son départ forcé d’Angola. « Je n’ai pas d’amis en France », admet-elle sans se plaindre dans un bon français appris avec ses enfants lors de cours du soir. Un œil sur ses cinq sacs remplis de produits alimentaires récupérés au « supermarché » du centre, elle répond aux questions sans hésitation. Elle garde aussi, et malgré tout, un solide sens de l’humour. A un membre des Restos qui l’apostrophe en lui demandant si elle compte faire le même nombre d’enfants en France qu’en Angola, elle répond, dans un grand éclat de rire : « Avec qui ? Avec toi ? ». Les Restos peuvent en témoigner, désespoir peut aussi rimer avec humour.
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