La Chine entre dans l’année du Buffle. Le 26 janvier, Bertrand Delanoë a inauguré en grande pompe la Fête du Printemps, l’autre nom du Nouvel an chinois. Point d’orgue des festivités : le défilé du samedi 31 janvier. Départ place de l’Hôtel de Ville. Le 3ème arrondissement est l’un des foyers parisiens de la diaspora chinoise. Moins connu que le 13ème arrondissement. Et pour cause. Ici les Chinois sont en minorité.
« C’est notre Nouvel An à nous du premier janvier. Sauf que chez les Chinois ça change tous les ans. Et puis ils croient pas aux mêmes trucs que nous. Eux, ce sont des Orientaux », résume Martine. Une Malboro au bord des lèvres et les cernes marquées, elle explique à sa fille Julie, dix ans, les origines du Nouvel An chinois. À faire trop simple, elle a tendance à caricaturer. Julie est circonspecte. Derrière ses lunettes roses de Barbie, ses yeux bleus trahissent une soif de connaissance. Elle n’ira pas plus loin. Sa mère l’a amenée là pour lui faire plaisir. Pas pour jouer les maîtresses du week-end. Julie se met sur la pointe des pieds et se penche dangereusement contre la barrière de sécurité. Elle attend, sans broncher, l’arrivée du défilé. À l’angle de la rue de Rivoli et de la rue du Temple, mère et fille se trouvent à une place de choix. Bientôt, les dizaines de groupes associatifs qui constituent le cortège passeront devant elles.
En face, place de l’Hôtel de Ville, la foule est au rendez-vous. Il est 13 heures 30. Le défilé commence dans une heure. Dans le public, les Chinois ne sont pas majoritaires. Aucun dragon ne foule encore le pavé de la mairie. Tout ici respire Paris et la France. Le manège et ses chevaux pastel, le Bazar de l’Hôtel de Ville, ce grand-père qui tend des viennoiseries à ses petits-enfants. Martin, grand et élancé, monte les marches du métro quatre à quatre. À sa famille qui le suit, il scande un : « on va dans la même rue que l’année dernière ». Aguerri, il sait que son mètre quatre-vingt-dix ne lui permet pas d’apercevoir l’ensemble du spectacle. Martin n’est jamais allé en Chine. Mais c’est un habitué des lieux. « Je viens tous les ans. C’est un vrai rendez-vous parisien. Toutes ces couleurs m’inspirent. Je suis illustrateur de livres pour enfants. Alors j’en profite pour puiser de nouvelles idées ici », explique-t-il. Comme Martin, plusieurs milliers de Parisiens se sont amassés dans les rues du troisième arrondissement de Paris. Le défilé doit traverser toute la rue du Temple jusqu’à la place de la République. Sur le parcours, à l’image des pierres du Petit Poucet, les lanternes illuminées de rouge, considérées comme des chasseurs de mauvais esprits, ont fleuri. Les commerçants ont tous joué le jeu de la fête du printemps et décoré leur devanture.
14 heures 20, l’explosion de couleurs commence. Les Chinois affluent des artères de la place, comme sortis de nulle part. Ils sont vêtus de rouge tomate, de jaune d’or ou de bleu électrique. Leurs costumes en satin participent au feu d’artifice pigmenté. Les rayons du soleil font briller les lourdes robes et les tuniques drapées. Les traits des visages sont accentués au pinceau noir. Les crèmes teintées ont été appliquées en dégradés raffinés. En Chine, chaque type de maquillage a sa propre signification. Le hasard n’existe pas. Le maquillage rouge signifie la loyauté et la bravoure. Le bleu correspond à la brutalité et à l’arrogance. La logique chromatique ordonne la parade. Les joueuses de cymbales en tailleur bleu ne se mélangent pas aux porteurs de dragons habillés de jaune. Chacun prend place derrière sa banderole. De l’association sino-française d’entraide et d’amitié à celle des commerçants chinois de Paris : aucune catégorie de la diaspora chinoise ne manque à l’appel. La place de l’hôtel de ville prend des allures de fourmilière. Et la densité de population du personnel de sécurité est impressionnante. Une organisation digne de la Chine des années Zedong.
14 heures 30 : le défilé débute. Les dragons portés à bout de bras par des Chinois déchaînés ondulent dans les airs. Le cortège s’introduit dans le couloir qui mène de l’Hôtel de Ville à la rue du Temple. Contre toute attente, les gamins ne crient pas lors du passage des dragons et des jeunes filles aux allures de princesses. Marion, cinq ans, admire les drapeaux français qui passent devant ses grands yeux verts. Pierre, son frère, lance avec fierté : « Des drapeaux français ! Super ! Y’en a plein ». L’étendard français fait effectivement figure de vedette du défilé. Qu’il soit porté par les hommes de la légion étrangère ou par un petit commerçant de quartier, il fait de l’ombre au drapeau chinois. Pour suivre le cortège, rien de plus simple : il suffit de courir après les tissus bleus, blancs et rouges. En prenant soin d’éviter les rouleaux de pétards qui jonchent la rue.
Les « bonne année » fusent. Ceux qui pensaient apprendre quelques mots de mandarin sont déçus. Lu Han s’amuse à répéter en choeur les vœux de bonne année. Lycéenne d’origine chinoise, elle n’a adhéré à aucune association. Jean slim, petit blouson au col de fausse fourrure, elle dénote dans la vague rouge satinée. Elle s’est pourtant immiscée au plus près du cortège. Depuis la rentrée de septembre, elle a choisi le chinois en troisième langue. « Je suis née à Paris et mes parents aussi. À la maison, on parle seulement français. Ça ne m’a jamais dérangée, jusqu’à l’été dernier. Avec ma famille, on a séjourné à Pékin quelques semaines. C’est là que j’ai voulu apprendre chinois. Mon lycée proposait cette langue en option. Alors je me suis lancée » détaille la jeune fille avec passion. Aujourd’hui Lu Han est surtout là « pour le fun » et parce que c’est une bonne occasion de faire la fête.
16 heures : les festivités se terminent dans le calme. Les décibels s’arrêtent. Les derniers rouleaux de pétards étincellent. Leur odeur et leur fumée se dissipent rapidement. Au milieu de la rue du Temple, un camion bloque le passage. Il sert d’entrepôt de fortune aux costumes du Nouvel An. Un dragon multicolore tombe le masque. Dessous : Antoine, 19 ans ; Un blond vénitien aux cheveux ondulés, Parisien pure souche.