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Le 10ème arrondissement de Paris, une étape de plus sur la route des exilés d’Asie centrale

Tuesday, December 18th, 2007

Ils viennent d’une zone sensible, l’Iran, l’Irak, l’Afghanistan. Dès qu’ils quittent leur pays, ils deviennent clandestins pour un exil parfois sans fin. En quête d’asile dans les pays européens, ils se heurtent à la précarité et aux complexités administratives. Chaque année, 2 500 migrants transitent par le 10ème arrondissement de Paris, leur rêve d’Europe s’y effondre encore un peu plus.

Au bord du mini terrain de football du square Villemin (Paris 10ème), un jeune attend son tour. Appuyé sur les hauts filets qui encadrent l’aire de jeu, il observe ses amis déjà en train de jouer. Comme tous les jeunes, ils rigolent et se chamaillent. Comme les autres jeunes du parc ils devront arrêter quand il fera nuit. Sauf qu’eux ne savent pas encore où ils dormiront ce soir et encore moins dans quel pays ils vivront dans trois mois.

Ce sont des hommes de moins de trente ans. Originaires d’Iran, d’Irak, d’Afghanistan, ils sont environ 2 500 dont 500 mineurs à passer par Paris chaque année. Dans un petit périmètre du 10ème arrondissement, entre la gare de l’Est et la gare du Nord, ces immigrés clandestins mènent un quotidien précaire. Ils gravitent autour des lieux de transit car leur exil s’arrête rarement en France. Prochaine étape : Calais puis l’Angleterre ou les pays scandinaves. Quête désespérée d’un pays qui voudra bien les accueillir.
Depuis la fermeture du centre d’accueil des immigrés du Pas-de-Calais, décidée en 2002 par Nicolas Sarkozy, le 10ème arrondissement est leur nouveau Sangatte. Trente à quarante migrants arrivent et partent chaque semaine. En permanence, ils sont environ 130 à errer dans le quartier.

Rejet et isolement

La nuit tombe au Square Villemin. Les exilés se dirigent vers une camionnette de l’Armée du Salut qui distribue chaque soir près de 300 repas. Entre la gare du Nord, les voitures, et les murs crasseux de l’hôpital Lariboisière, les clandestins se mélangent aux nécessiteux du quartiers. Tous font la queue derrière des barrières pour récupérer une soupe, un bout de pain, un fruit et un laitage. Les quelques passants changent de trottoir, le regard tantôt curieux tantôt indifférent. A cause de plaintes de riverains, le lieu de distribution a été déplacé quatre fois en un an pour arriver dans cet endroit exigu, symbole du rejet et de l’isolement que les migrants subissent de pays en pays. « Pour l’Etat et la mairie, la politique idéale serait de les rendre invisibles » regrette Jean-Michel Centres, membre du Collectif des exilés du 10ème. Presque chaque soir il part à la rencontre des clandestins.

Affamés, trois jeunes s’installent et mangent à même le sol. Ils ont entre 12 et 15 ans et sont Paris depuis un mois. Cela fait trois mois qu’ils ont quitté l’Afghanistan. L’un d’eux souhaite aller en Suède, l’autre en Angleterre. Le troisième hésite encore « Je ne sais pas si je dois rester en France. Et même si je reste, je ne sais pas dans quelle ville ». Leur attraction vers un pays se base sur la famille ou les amis qu’ils y connaissent. Parfois, ils s’accrochent à des illusions. Mal informés, ils croient que tel ou tel pays les accueillera à bras ouvert.

« Ils voudraient qu’on leur rédige le guide Michelin des demandes d’asile mais c’est impossible. Pour eux, c’est dur partout » Jean-Michel Centres, membre du collectif des exilés du 10ème

A 24 ans, Zakir est lui soulagé de pouvoir rester en France. Il servait de traducteur aux forces spéciales françaises en Afghanistan. Son histoire est récente et crédible, il a rapidement obtenu le droit d’asile. « Maintenant je peux penser à mon avenir. Je vais essayer d’aller étudier les langues à l’université pour devenir traducteur ».

Mais, pour la plupart, la demande d’asile est un casse-tête supplémentaire. Les accords de Dublin de 2003 imputent la responsabilité de l’asile au premier pays de l’espace Schengen dans lequel le migrant a laissé ses empreintes, généralement la Grèce ou l’Italie. Pendant deux ans, tant que ces empreintes sont conservées dans la base de données européenne Eurodac, le clandestin ne peut s’adresser aux autres pays sous peine d’être renvoyé dans l’Etat responsable.
« La Grèce ne respecte pas la convention de Genève et le droit d’asile. En Italie, ils sont plus souples sur les régularisations mais les conditions de vie et de travail sont trop difficiles. » soupire Jean-Michel Centres. « Ils voudraient qu’on leur rédige le guide Michelin des demandes d’asile mais c’est impossible. Pour eux, c’est dur partout ».
Renvoyés de frontières en frontières, les clandestins dépendent d’une partie de « ping-pong » entre les Etats européens. S’ils endurent tout ça, c’est que leur plus grande crainte reste par dessus tout l’expulsion vers les pays qu’ils ont fuit.

En France, la législation semble plus simple pour les mineurs. Ils peuvent être pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance (ASE). Ceux de moins de quinze ans pourront même obtenir la nationalité française à leur majorité. Mais les mineurs éprouvent des difficultés à prouver leur âge. Difficile d’obtenir sa « taskira », la fiche d’état civil du pays d’origine. Alors il ne reste que l’expertise osseuse dont la marge d’erreur est trop importante. A cause de ces écueils et du manque d’informations dont ils disposent, seuls 18 mineurs ont été pris en charge cette année.

Un dossier bourré de papiers sous le bras, Jean-Michel tente justement d’informer les mineurs sur leurs droits lors de ses maraudes nocturnes. Beaucoup le connaissent et viennent lui demander conseil. Assailli de questions, il traduit des papiers administratifs, distribue des plans et se tient au courant de la situation de chacun.

Une humiliation de plus
La distribution de repas terminée, Jean-Michel se rend place du Colonel Fabien. C’est là que les bus Atlas, gérés par la RATP, emmènent les sans-abris à la « Boulangerie », un ancien local de l’armée qui héberge 280 personnes par soir. Il y a toujours plus de demandes que de places disponibles, les clandestins attendent deux heures dans le froid sans savoir s’ils monteront dans l’une des trois navettes. Le premier bus est réservé aux personnes âgées et aux malades. Trente minutes plus tard, le bus reparaît pour son deuxième aller-retour. Alors qu’il n’est pas encore à l’arrêt, les exilés se bousculent, se jettent sur le bus, s’agrippent à ses portes. Une situation dangereuse dont les bénévoles et le personnel de la RATP sont les témoins impuissants. Eux-mêmes qui régulent les entrées dans le bus avec en fond sonore les supplications d’une foule compacte. Durant l’appel, de petites bagarres éclatent. Elles sont mineures mais fréquentes, dues aux tensions ethniques et à l’énervement. Les clandestins vivent ces moments houleux comme une humiliation de plus dans leur fuite en avant.

Dortoirs à ciel ouvert
Le parcours d’un exilé dure au moins deux mois. Il a traversé la Turquie, s’est embarqué pour la Grèce avant de parcourir l’Italie et la France habituellement planqué sous des camions. Pendant ce périple, il faut survivre mais aussi payer les passeurs. La plupart contactent leurs familles à l’étranger pour recevoir des virements. Ceux qui n’ont aucune source de revenus servent de petites mains aux passeurs ou travaillent clandestinement, dans les nombreux restaurants du 10ème ou dans le bâtiment, au risque de se faire exploiter.

Autre phénomène tabou : la prostitution. Devant les néons d’un sex-shop du quartier Saint-Denis, un homme vient de se faire aborder par un Irakien. « Ils te demandent une cigarette puis où t’habites, et si tu veux, pour 20 euros tu les fais dormir chez toi. Je l’ai fait mais maintenant je mens à cause de leur hygiène, je dis que j’habite trop loin. A la limite, je préfère aller dans les cabines avec eux » raconte-t-il en désignant le rideau à l’entrée de la boutique. Mais le racolage vient aussi des clients qui visent surtout les mineurs. Un soir, l’un de ces rôdeurs a failli se faire tabasser par un groupe de jeunes après avoir proposé 30 euros pour coucher avec un exilé.

Place du Colonel Fabien, il fait quatre degrés. Le dernier bus Atlas vient de partir, laissant derrière lui une vingtaine de clandestins. Résignés, ils se groupent en file indienne et donnent leur nom à un bénévole pour s’assurer une place le lendemain. Chaque soir en hiver, une trentaine de clandestins en moyenne passent la nuit dehors. En juin dernier, ils étaient le double à camper sous le pont Louis Blanc avant d’être délogés par les forces de l’ordre. Pourtant, les clandestins sont relativement tolérés par la police locale et pour cause : « à part quelques problèmes liés à l’alcool on n’a pas du tout affaire avec eux » reconnaît l’officier Jean Veyron, chef de l’Unité de police du quartier de la Porte Saint-Denis.

La bande du Colonel Fabien se disloque. Par petits groupes, ils regagnent les arcades de la Place Raoul Follereau ou les squares Satragne et Villemin. En attendant mieux, ils se contenteront de ces dortoirs à ciel ouvert. Au moins, ils vivent en Europe…

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Clandestins au square Alban Satragne

Au square Alban Satragne (Paris 10ème), ce sont surtout les kurdes qui s’installent, parfois pour la nuit. Ici, certains profitent d’une sortie d’air chaud et passent leur temps en domptant les pigeons.

Cabine téléphonique du square Alban Satragne

Inscriptions en farsi sur une cabine publique du square Satragne (Paris 10ème). Grâce à ces téléphones, les clandestins demandent de l’argent à leur famille et contactent les passeurs.