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LES IRREDUCTIBLES FUMEURS DU PARIS EST/CHÂTEAU-THIERRY

Posted by: davidcouloume | January 6, 2008 |

Le 1er janvier 2008, la loi anti-tabac est entrée en vigueur. Il est dès lors interdit de fumer dans tous les lieux publics. Connaîtra-t-elle le même sort que la loi Evin ? Pour preuve, un wagon fumeur subsiste officieusement sur le Transilien de la ligne Paris Est/Château-Thierry.

 

Une odeur de tabac froid pénètre les narines. Personne cependant ne fume une cigarette. Personne, tant que le train est à quai. Cinq minutes après le départ, l’ambiance change radicalement. Une bonne partie des voyageurs du wagon se met à son aise. Des paquets rouges, bleus ou beiges font leur apparition. Des petites flammes s’agitent. Le papier incandescent crépite. Les premières cigarettes sont allumées. Des volutes de fumées grises se répandent dans le wagon. L’atmosphère devient vite peu respirable pour un non fumeur. Le froid qu’il fait dehors n’incite pas les usagers de cette rame à ouvrir les fenêtres pour aérer. Cela explique sans doute que ce wagon soit à moitié vide, alors que dans le reste du train, les gens s’entassent, jouant des coudes, faisant parfois le voyage debout.

« Les fumeurs se permettent de squatter un wagon entier et cela sans que les autorités ne disent rien. Bravo à nos dirigeants qui nous font suer avec toutes leurs lois inutiles ! » enrage Susanne, 38 ans, dont dix à faire l’aller retour domicile-bureau sur cette ligne. Michel, contrôleur, avoue que « la SNCF connaît l’existence de ces wagons fumeurs. C’est un problème récurrent depuis des années sur les lignes dont la durée du trajet est supérieure à une heure, ce que l’on appelle les trains de section. » Michel estime cependant qu’il n’y a pas de tolérance de la part des contrôleurs. Des opérations conjointes avec la police ferroviaire sont organisées régulièrement pour essayer de verbaliser les fumeurs, mais il est très dur de les prendre en “flag”. Ils sont très bien organisés. » La répression donne ainsi peu de résultat. Seulement trois ou quatre procès verbaux, sanctionnant une infraction à la loi Evin, sont dressés chaque mois.

Les usagers fumeurs de la voiture de tête disent qu’il existe un accord tacite entre eux et le reste des passagers du train. « Il vaut mieux que tous les fumeurs se retrouvent dans un seul wagon et n’emmerdent personne, plutôt que d’être disséminés un peu partout, estime Marc, habitué de la voiture numéro un de longue date. Au moins ça évite les altercations. » Il avoue également qu’il ne s’est jamais fait verbaliser. « Ils ont bien essayé de nous attraper, mais on est plus malin ! » Selon Michel, il y a des “guetteurs” qui téléphonent à leurs copains dans la voiture “fumeuse” si des agents de la SNCF ou la police passent dans le train. Juste avant l’arrivée des contrôleurs dans le wagon, les cigarettes finissent donc par la fenêtre, et là pas de preuve. « Ça sent la clope mais pas de fumeur donc raté » souligne Michel.

 

Une ambiance de bar-tabac

Un PV, Elodie s’en est pris un, il y a huit mois. Cette étudiante de 23 ans, dit ne plus fumer dans le train depuis cette sanction. Elle continue tout de même à monter dans le « wagon fumeur ». « C’est avant tout pour l’ambiance » déclare-t-elle. « Les gens y sont beaucoup plus sympa que dans les autres wagons. Ici, il n’y a pas de barrières sociales. Tout le monde se parle et se tutoie. La cigarette réunit aussi bien l’ouvrier que l’ingénieur. » Voyager dans la voiture de tête donne en effet l’impression de se déplacer dans un bar-tabac ambulant. La bonne humeur est de rigueur. Ça rigole, ça parle fort. Les joints de marijuana qui circulent et les bières qui sont consommées contribuent fortement à ce climat jovial. Au milieu du wagon, trois hommes et deux femmes, “clope” au coin de la bouche, jouent au tarot. Le porte-documents d’un grand brun à la carrure imposante, en costume noir et cravate rouge, fait office de table de jeu. Derrière eux, une jeune femme, la silhouette élancée, jambes croisées, allume un cigarillos. Elle le fume avec volupté tout en jouant au Sudoku.

Au niveau supérieur de la voiture, le bar-tabac laisse place au coffee shop. Chacun y roule son “pétard” librement, certains empruntent du papier à cigarette à d’autres. Six jeunes, casquettes et capuches sur la tête, se font circuler un cône d’au moins huit centimètres. Un autre usager, plus âgé, consume son joint tout en lisant Le Canard enchaîné. « On nous prend vraiment pour des cons » réagit-il à la lecture d’un article.

 

« Un phénomène sporadique »

On est donc bien loin des 100 % de trains Transiliens non-fumeurs, comme le prétentait la SNCF fin 2005, au moment de la suppression de toutes les voitures fumeuses sur l’ensemble de son réseau. Mais l’existence d’un wagon fumeur ne concernerait que la ligne Paris Est/Château-Thierry, selon la direction du réseau Transilien. L’entreprise dit ne pas avoir écho de problème similaire sur d’autres lignes, en Ile-de-France. « Cela tient à la particularité de la ligne, affirme Christian Polge, responsable de la communication chez Transilien. Château-Thierry (Aisne) est à la fois desservi par des Transiliens et des Trains express régionaux (TER). Les TER sont totalement non fumeurs depuis un an seulement environ. Il s’agit donc d’un phénomène sporadique. » Le wagon de tête est en quelque sorte considéré comme un village d’irréductibles Gaulois.

 

« Ont-ils plus de droits que nous ? »

Les plaintes de voyageurs gênés par la cigarette sont pourtant nombreuses, selon un contrôleur. La direction du réseau Transilien ne souhaite pas communiquer sur leur nombre exact. Mais elle refuse qu’on l’accuse de fatalisme. « Le rôle des agents de la SNCF est de faire respecter la loi dans ses trains. Il n’y pas d’acceptation passive mais l’interdiction de fumer est difficile à faire respecter sur cette ligne, se défend M. Polge. La SNCF a effectué de nombreuses actions de sensibilisation dans la presse locale. La meilleure manière de faire respecter la loi étant de verbaliser. Mais ce n’est pas facile. On ne peut pas mettre un agent de sécurité dans chaque rame ! »

Face à l’impuissance de la SNCF, Eric, cadre dans le BTP, s’indigne : « En quelle honneur auraient-ils le droit de fumer dans ce wagon ? Est-ce le leur ? Ont-ils plus de droits que nous ? Pourquoi la police ferroviaire ne passe-t-elle qu’en dehors des heures de pointes, tout comme les contrôleurs ? Je dois payer 120 € de carte orange pour subir des retards, des cohues, la fumée des autres, les grèves et des trains vêtustes, qui prennent l’air et dans lequel il fait plus de 50 °C en été ! »

En réponse au mécontentement des voyageurs non fumeurs, la SNCF reconnaît que ce phénomène pose problème. Le premier wagon du train le soir et le dernier le matin sont devenus officieusement fumeurs. « Certains considèrent que c’est la loi du ” plus gêné qui s’en va ” qui prévaut », concède Christian Polge. Il avoue également qu’il est difficile de contrôler aux heures de pointes, du fait des retards fréquents que connaissent les trains sur cette ligne.

Fermer les yeux sur l’existence de ce wagon serait-il donc un moyen de préserver les agents de contrôle des foudres des voyageurs mécontents ? La SNCF réfute totalement cet argument. D’ici à janvier 2008, il ne lui reste donc plus qu’à trouver une solution pour que les trains deviennent réellement 100 % non fumeur.

Pour le moment, les fumeurs continuent à régner maître dans le premier wagon. Pour certains, le voyage prend fin. Ils laissent derrière eux quelques mégots qui jonchent le sol. Une odeur de cendrier signale leur passage. Ils reviendront.

 

David Couloume

 

under: Fait à l'IPJ, Société

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