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Il est des lieux, très rares, où le temps s’est arrêté. Il est plus rare encore que des habitants peuplent les vestiges. Au 25 ter Route des Gardes, à Meudon, dans le pavillon où Louis Ferdinand Céline est mort, Lucette, sa femme de 95 ans, monte la garde contre le temps qui passe.
Retrouver la veuve Céline n’est pas une mince affaire. C’est un pèlerinage. On va la voir comme, au XVIIIème siècle, on allait jusqu’à Ermenonville pour croiser Rousseau. Comme aujourd’hui certains vont rendre visite à Julien Gracq à Saint-Florent-le-Vieil.
Je commence par contacter Marc Edouard Nabe, écrivain polémiste qui cultive un personnage qui se veut célinien. Il fait partie du « cercle » des fidèles. Un cercle fermé. Il a la clé de l’univers de Meudon.
« - Que croyez vous Monsieur ? Ne rencontre pas la veuve Céline qui veut. Vous êtes des millions comme vous. Croyez-vous que je vais vous proposer de monter avec moi dans un taxi pour le 25 Route des Gardes ?
- Comment pourrais-je la rencontrer ?
- Essayez toujours d’écrire à Antoine Gallimard, mais n’ayez aucun espoir. »
Comme Nabe l’avait prévu, la maison Gallimard laisse mes lettres mortes.
Mais j’ai une adresse : le 25 route des gardes. Une adresse précieuse. Une de celles qui ne se trouvent dans aucun annuaire. Muni de cette seule information, sans aucune recommandation, je prends le train pour Meudon.
Dès l’arrivée à la gare du Bas Meudon, le voyage commence. Comme dans un roman de Simenon, tout est gris et poussiéreux. Ce lieu, bien qu’il surplombe Paris, donne une profonde impression d’isolement. Il faut traverser une route et prendre un petit chemin surélevé pour se retrouver face à la maison de Céline.
Il y a cinquante ans, le grand écrivain y recevait les journalistes dans une mise en scène étudiée pour mythifier le « maudit de Meudon ». Les curieux faisaient la route depuis Paris. Parfois, ils pouvaient apercevoir la silhouette voûtée d’un homme emmitouflé dans un chandail qui faisait semblant de ne pas les voir. C’était Céline.
Aujourd’hui, les larges grilles peintes en vert sont ouvertes sur un jardin laissé à l’abandon. La nature a repris ses droits. La sonnette est débranchée. Il n’y a pas de nom sur la boîte aux lettres. Au fond, le pavillon à deux étages recouvert de lierre et de mousse donne à l’ensemble un air suranné. Au rez-de-chaussée, le salon et la cuisine. Au premier, la chambre où dort Lucette et dans laquelle Céline est mort le 1er février 1961. Tout en haut, un grenier aménagé en bibliothèque. Derrière la maison, un jardin d’hiver détruit par des intempéries. La cheminée fume, il y a de la lumière.
L’abandon du 25 tranche avec le standing des maisons voisines. Au numéro 26, vit un publicitaire d’une soixantaine d’années. Il parle de Madame Destouches : « c’est une dame très discrète, elle sort très peu maintenant, mais quand je suis arrivé ici il y a une vingtaine d’années, elle donnait encore des leçons de danse ». Au 27, un couple aisé prépare une réception. Comme dans un roman de Simenon, c’est la bonne qui vient parler au nom de ses patrons. « Ici, on l’appelle Madame Céline. Certains jours, des gens s’arrêtent devant sa maison et cherchent à la voir. Il y en a même qui ramassent des cailloux parce que Céline a peut-être marché dessus »
Elle était une danseuse qui ne lisait pas, il avait écrit le Voyage Au Bout de la Nuit.
Le pèlerinage ne s’est pas arrêté depuis 1951. Mais aujourd’hui, on vient voir l’ombre de Céline, celle qui veille seule avec ses bêtes sur la maison hantée. Le destin de Lucette Destouches est fascinant. Elle a rencontré Louis Ferdinand en 1936. Elle avait 23 ans, il en avait 41. Elle était une danseuse qui ne lisait pas, il avait écrit le Voyage Au Bout de la Nuit. Dans une fuite désespérée, après la guerre, elle a traversé l’Allemagne en flammes et en ruines avec son mari. On la rencontre même dans la dernière trilogie de l’écrivain (D’un château l’autre, Nord, Rigodon).
J’avance dans le jardin. Sous chaque arbre, ou presque, un animal est enterré. Il y a le perroquet Toto, le célèbre chat Bebert et aussi la chienne Bessy dont Céline a décrit la mort dans D’un château l’autre. « Elle s’est allongée, joliment… Elle a commencé à râler… c’était la fin. On me l’avait dit, je ne le croyais pas mais c’était vrai, elle était dans le sens du souvenir, d’où elle était venue, du Nord, du Danemark, le museau au nord, tourné nord. La chienne bien fidèle d’une façon, fidèle aux bois où elle fuguait, Korsør, là-haut… fidèle aussi à la vie atroce… les bois de Meudon lui disaient rien… Elle est morte sur deux… trois petits râles… Oh très discrets….sans du tout se plaindre (…) »
Quand j’arrive aux pieds du pavillon, une petite chienne au poil roux me saute sur les genoux. Un instant après, une femme d’une cinquantaine d’année surgit de derrière la maison. C’est Marie-Ange, elle est au service de Madame Destouches depuis dix ans. « Arrête de grogner, Princesse, c’est un copain ! ». Elle me demande ce que je veux, mais je lis dans ses yeux qu’elle le sait déjà. Comme, les autres je veux voir Lucette. « Madame est très fatiguée, elle a 95 ans vous savez. Elle ne reçoit plus. » J’insiste. Marie Ange accepte.
Nous entrons dans la maison. Le salon, est assez vaste. Sur chaque mur, sur chaque meuble, des photographies de Céline. Certaines prises à Meudon, d’autres plus anciennes. « C’est comme s’il était encore là » me souffle Marie-Ange. Sur un canapé, je découvre la silhouette de Lucette. Elle a l’air très fatiguée. Elle me salue. Dans une cage immense, face à une des deux fenêtres, Toto. Un perroquet blanc au mauvais caractère, le même que celui de Céline. Madame Destouches l’a trouvé par hasard dans un bois de Meudon il y a 35 ans. « Je suis beaucoup trop fatiguée pour vous parler monsieur». La rencontre a été furtive.
« On dirait, à chaque instant, qu’elle s’apprête à entamer un pas de deux »
De retour dehors, juste à côté du jardin d’hiver en ruines, je bavarde avec celle qui veille sur les derniers jours de la veuve Céline. « Pour la décrire, la première chose dont je parlerais, ce sont ses pieds. Ils sont toujours dans une position étrange, presque travaillée. On dirait, à chaque instant, qu’elle s’apprête à entamer un pas de deux. A 95 ans, c’est encore une danseuse». Louis Ferdinand Céline était obsédé par la misère de la chair, la déliquescence des corps désarticulés. Il aimait la rigueur physique de Lucette.
Aujourd’hui, Madame Destouches, comme l’appelle Marie-Ange, ne sort presque plus. La dernière fois, c’était pour aller au théâtre écouter Fabrice Luchini dire le Voyage Au Bout de La Nuit. « Elle aime beaucoup sa diction, pour elle c’est un des seuls à vraiment comprendre Céline ». Madame Destouches ne peut plus lire, elle écoute des livres audio. Surtout les œuvres de son mari. Elle reçoit peu, seulement « son cercle » : François Gibault, son avocat et Marc Edouard Nabe qui est un des seuls à avoir le privilège de l’appeler Lucette.
Marie-Ange décrit le quotidien dans la maison : « on plaisante beaucoup, on regarde la télévision. Madame Destouches aime beaucoup se moquer des candidats de la Star Academy. Elle me parle souvent de Céline aussi, elle l’appelle Louis. »
La conversation se termine. En quittant la maison, je me retourne une dernière fois. J’ai l’impression que Céline va passer la tête par la fenêtre.
Sur le chemin de la gare, je croise un homme d’une soixantaine d’années. Il est concentré sur le viseur de son appareil photo. Dans sa ligne de mire, une belle maison. « Vous savez, un grand écrivain vivait ici : Louis Ferdinand Céline ». Il y a tellement de fascination dans sa voix que je ne le détrompe pas. Le voyage est plus important que la destination.
2 Comments so far
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C’est joliment raconté. Le pari était osé, le résultat est à la hauteur. Bravo !
Comment by Aurore 12.21.07 @ 6:11 pmMerci pour cet article.. !! Je me demandais si la veuve Destouches était encore vivante et je découvre que non seulement qu’elle perpétue sa mémoire, mais aussi que sa maison est toujours là. On devine que cette maison est devenue un lieu de pélerinage pour les passionnés de LF Céline. C’est assez fascinant de savoir que le temps s’est arrêté. La numéro spécial du magazine Lire sur Céline devrait attirer encore plus de monde à Meudon. Il me semble qu’il y a un regain d’intérêt pour cet auteur depuis la dernière décennie… un DVD est sortit, des rééditions ou des recueils liés à l’auteur sont régulièrement publiés, les ventes de manuscrit atteingnent des records.. je me demande ce qui explique cet engouement.. je suppose que le côté maudit de l’auteur y est pour quelque chose, aussi probablement le fait les générations actuelles se sentent libérées des séquelles de la seconde guerre mondiale… ces gens là, tout comme moi, apprécient l’auteur pour ses écrits et tendent volontiers à mettre de côté son côté sulfureux… aurait-il, presque 50 ans après sa mort, la reconnaissance qu’il n’a pas eu de son vivant?
Comment by Philippe 06.17.08 @ 9:16 am