René Descordes, du calme naît la tempête
Voilà dix-sept ans que René Descordes consacre son temps et son énergie au syndicalisme. De la CFDT à Sud-Rail, il a fait de son engagement, un combat de tous les jours. Aujourd’hui, il est délégué du personnel Sud-Rail à Boulogne-sur-mer. Même si ce n’est pas facile tous les jours, il le revendique haut et fort : il est syndicaliste, et il l’assume.
Calme et impulsif. Reservé et revendicatif. Il est des hommes qu’il est difficile de saisir aux premiers abords. Des hommes qui intriguent par leur dualité. René Descordes est de ceux-là.
A première vue, on pourrait être étonné en apprenant que ce père de famille posé, voire réservé est en réalité un syndicaliste engagé. Tout de noir vêtu, il est très sobre en civil. Autre lieu, autre apparence. Au travail, tenue réglementaire oblige, c’est manteau bleu électrique et casquette vissée sur la tête. Les mains croisées derrière le dos, il accueille les voyageurs et impose par sa présence, impassible. Mais, dès qu’il prend la parole, on comprend pourquoi ce cheminot de 47 ans a choisi de se syndiquer. Une voix grave qui impose. Une de ces voix reconnaissable parmi mille et que l’on n’oublie pas lors des assemblées générales. Une voix chargée de conviction, de fermeté parfois. Bien loin de son calme apparent.
A vrai dire, René Descordes a sa dans les gênes. « Râleur de père en fils » à en croire sa femme, Marie. Tout peut devenir avec lui l’objet de revendications. Et puis, il y a ce grand-père syndicaliste qu’il a peu connu mais dont on lui a beaucoup parlé. Ce grand-père cgtiste, « au temps de la grande époque de la CGT ». Un modèle resté gravé dans un coin de sa mémoire. Appuyé à la table du salon, dans l’intimité de sa maison, René Descordes raconte qu’il n’est pas venu au syndicalisme tout de suite. Quand il entre à la SNCF au poste d’aiguilleur à l’âge de 22 ans, il a écumé les petits boulots. Travail de nuit à l’usine, puis sur le port ou encore assemblage dans l’électronique. Ce Boulonnais d’origine n’a alors aucune occasion de se syndiquer. L’idée ne lui traverse en fait même pas l’esprit. Cette idée lui viendra huit ans plus tard, en 1990, lorsque sa route croise celle d’un délégué CFDT. Il aura passé un an à l’observer quotidiennement. « Je suis comme ça, il me faut du temps avant de me décider » explique-t-il. Lorsque son père connaît des difficultés au travail, ce collègue lui vient en aide. C’est à ce moment là que René prend conscience de son désir de se syndiquer.
« Trahi »
Par sympathie, il va alors adhérer à la CFDT. Une décision qui n’a surpris personne. « Droit, honnête, prêt à tout pour aider les autres », il représente pour sa femme, Marie, un « vrai syndicaliste ». Elle reconnaît même qu’il faut parfois le freiner parce qu’il « donnerait sa vie » pour défendre les autres. Ne pas être rémunéré pendant ses journées de grève ne le perturbe pas outre mesure. C’est surtout sa femme que cela inquiète puisqu’il faut bien « nourrir les enfants », même s’ils sont grands aujourd’hui. Pour autant, jamais elle ne lui demanderait de renoncer au syndicat. Elle comprend son engagement même si elle n’y adhère pas. Plus exactement elle n’y adhère plus depuis que son mari a quitté la CFDT pour Sud Rail après 2003. Elle n’a pas compris qu’il « retourne sa veste » comme elle dit, lui si droit et honnête. Après avoir critiqué Sud pendant des années, il les a en effet rejoint. Un choix difficile. En évoquant ce moment de sa vie, son visage se ferme, tendu. A l’époque, il se sent trahi par François Chérèque, le secrétaire général de la CFDT. Et ce n’est pas la première fois qu’il se sent « lâché » de la sorte. Alors en 2003, c’est le coup de grâce. Comme à chaque fois, il ne se décide pas tout de suite. Il se passe quelques temps pendant lesquels il continue à militer à la CFDT. Le déclic sera collectif. Pour sa femme, il a été « influencé ». Lui reconnaît que ça n’a pas été facile. D’autant qu’au même moment, il se retrouve au tribunal. Dérive de la grève qui s’est radicalisée. Il a alors envie de tout arrêter. Le syndicat, la SNCF, tout. Et sa femme qui refuse de le soutenir. Les silences ponctuent le récit par bribes de cette période de doute et de remise en question. Sa voix faiblit quelque peu. Puis, il reprend, là où Sud Rail est intervenu. Le syndicat le soutient et l’épaule lors du procès. La transition se fait alors en douceur. Mais de cette période, il n’en parle qu’à demi-mot. Le cadre informel de cette rencontre chez lui permet de lui arracher quelque mots. Pudique, sans doute, il a pris l’habitude de ne plus en parler, en tout cas de l’éviter.
“Une équipe de copains”
Pour lui, de la CFDT à Sud Rail, rien n’a changé. Ses convictions sont restées intactes. Il se redresse d’un coup et assure qu’il ne regrette rien. Quoi qu’il ait fait, il assume. Et il assume même s’il reconnaît que l’image souvent négative que les gens se font des syndicalistes n’est pas toujours facile à supporter. Une qualité importante pour un syndicaliste : savoir prendre ses responsabilités. Pourtant, entre le jeune syndicaliste des débuts et le René d’aujourd’hui, bien des choses ont changé. Avec l’expérience, il avoue avoir appris à être « plus réfléchi ». « Avant, lorsque l’on venait me voir pour une revendication, j’allais directement à la rencontre de la direction. Le problème, c’est que les gens ne me disaient pas tout ». Il a donc appris à dompter son impulsivité, ce qu’il reconnaît en souriant. S’affronter dans le respect. Un point cruciale pour lui notamment lors des réunions avec la direction. Il faut savoir respecter son interlocuteur même s’il est loin d’être d’accord avec eux. C’est une des choses qu’il a appris lors de journées de formation payées par le syndicat. A la base, il n’a reçu aucune formation particulière pour exercer au mieux son rôle de syndicaliste. Or, l’exercice n’est pas si aisée qu’il y paraît. « C’est loin d’être évident de savoir intervenir, de prendre la parole ». D’autant qu’en face se trouvent souvent des personnes « qui ont fait des études, qui utilisent des grands mots ». Lui parle avec son cœur et ses mots à lui. Dans ces cas là, le travail d’équipe prend tout son sens. Il y a toujours un collègue pour vous épauler quand vous restez bouche bée face à la direction. « Le syndicat, c’est d’abord une équipe de copains, presque une famille » lâche-t-il sobrement. Ensemble, ils ont appris à connaître les règles. « Au début je me suis fait avoir pour des détails » reconnaît-il. Être à nombre égal lors des réunions par exemple. C’est sur le terrain et avec le temps qu’il a appris à maîtriser la subtilité de l’exercice.
Un combat de tous les jours
Le « terrain ». C’est ce qui lui plaît dans son rôle de délégué syndical. Effectuer les « tournées de chantiers » pour faire remonter les revendications à la direction. Défendre les employés au moment des notations par exemple. Savoir écouter ceux qui viennent pour leurs problèmes personnels. Pour cela, il ne faut pas compter ses heures. En tant que délégué du personnel, cela représente 30 heures tous les deux mois. Alors, forcément, « ça va vite ». Il faut parfois prendre sur son temps libre, ramener des dossiers à la maison. Au moment des piquets de grève, il se leve à 3h du matin pour ne rentrer chez lui qu’à 20h. Ses collègues de Sud Rail reconnaissent que « son engagement est sans faille ». A chaque action, il arrive à faire abstraction des difficultés, notamment financières, pour rassembler les autres. Derrière cet homme au physique passe-partout se cache un véritable leader au moments des grèves. Une réalité que sa famille comprend et accepte. D’autant qu’en dehors du syndicat, il n’a pas d’autre activité. Il ne sort pas, ne fait pas de sport non plus. Un peu de moto quand il fait beau ou pour aller travailler. Il a donc du temps à consacrer à sa « tâche ». Il a même réussi à passer la fibre syndical à Florent, son cadet. Celui-ci l’a suivi sur le terrain lors de la dernière grève, pour voir comment ils s’organisaient concrètement. Du concret, voilà bien ce qu’est le syndicalisme pour René, un « combat de tous les jours ». Il soupire en regrettant d’ailleurs que l’on ne parle de son rôle qu’au moment des grèves. En dehors de ces périodes, le temps n’arrête pas de s’écouler. Il n’y a pas de « grandes causes », de « grandes batailles ». Son rôle à lui est aussi fait de petits riens. Un sourire éclaire tout d’un coup son visage. Dernièrement, il a fait pression pour qu’une salariée en emploi jeune soit enfin embauchée. Des victoires comme ça encouragent, elles donnent envie de continuer.
Le syndicalisme n’a hélas pas que des bons côtés. « On est marqué au fer rouge » regrette-t-il. Les bras de fer avec la direction sont fréquents. Il en ressort une réelle animosité. « On ne leur fait pas du tout confiance, ils ne sont ni honnêtes ni francs ». Par conséquent, il est toujours sur le qui-vive. Ce n’est pas pour cela qu’il n’assumerait pas. Même si parfois c’est dur. Son fils aîné Pierre postule pour un emploi à la SNCF mais ses demandes sont restées pour l’instant lettre morte. La faute au syndicat à en croire René qui ne s’avoue pas vaincu pour autant.
Il ne faut jurer de rien
Aujourd’hui, il assure qu’il ne « pourrait plus [s']en passer ». Pas la peine pourtant d’aborder avec lui un possible engagement en tant que délégué syndical cette fois et non plus en tant que délégué du personnel. Il répond ne pas se sentir « à la hauteur ». Investissement personnel trop important, trop de responsabilités pour lui. Derrière les excuses de façade, son collègue Sylvain parle d’un « complexe d’infériorité ». Comme il n’est pas passé par « la case études », selon son collègue, il se dévalorise à tord. Pourtant, ses camarades du syndicat croient en lui et en ses capacités. Ils tentent en vain de le convaincre. Mais il ne faut jurer de rien. Un délégué syndical Sud-Rail est sur le point de prendre sa retraite. Alors, qui sait. Car René, il prendra toujours son temps avant de se décider.
