Terrorisme 1 Foot 0
Posted by bvolpilhac on janvier 12, 2010
MAJ : Nous évoquions dans cet article la possibilité de voir le Togo suspendu des deux prochaines éditions de la CAN. Visiblement, c’est fait !
José Eduardo Santos, président de l’Angola, est un mec plutôt rusé. Pour ne pas ruiner l’évènement phare de son pays pourrave, il a demandé à son équipe de faire un truc de dingue sur le terrain. 4-0 à la 80e contre le Mali en match d’ouverture, devant les 50.000 pékins du stade du 11 novembre de Luanda. Puis 4-4 à la fin. Mais, pas dupes, ces frasques offensives ne nous ont pas fait oublier que cette CAN aurait pu (dû?) ne pas se jouer. La faute à un duo d’organisateurs qui méritent la kalashnikov d’or de l’incompétence.
Bon, rien ne sert de revenir sur le déroulé tragique de l’affaire. Togo, bus, Pointe Noire, Cabinda, fusillade, trois morts, huit blessés.
Avec quelques jours de reculs, plusieurs choses sautent aux yeux. Ce qui choque avant tout, c’est cette décision de faire jouer des matches de la CAN (une poules + quarts) à Cabinda, province angolaise enclavée entre les deux Congos. Annexée manu militari par l’Angola lors de sa déclaration d’indépendance en 1975, ce bout de terre comptant 260 000 habitants est depuis tiraillé par une lutte armée entre le gouvernement angolais et des mouvements séparatistes voulant l’indépendance de Cabinda. Pour la défense de José, le préz angolais, le Cabinda était officiellement apaisé depuis 2004 et un accord de réconciliation entre plusieurs factions du FLEC (le front séparatiste) et le gouvernement. Et même qu’en 2008, ces factions avaient complètement rendu les armes. Youpi.
Histoire de marquer le coup, l’Angola a donc décidé d’ouvrir sa grande fête du foot à sa région qu’elle croyait nouvellement pacifiée.
De deux choses l’une : ou bien le gouvernement Angolais possède les pires services de renseignements de l’histoire, ou alors il a volontairement fermé les yeux et appuyé sur le champignon en espérant que ca passe. Car ouais, leur enclave pourlingue est évidemment encore dangereuse. Une zone à haut-risque ne devient pas Disneyland en cinq ans. Et ce n’est pas pour rien que l’on a demandé aux délégations d’emprunter l’avion pour s’y rendre. D’ailleurs, si le gouvernement de José Eduardo Santos n’avait aucune idée du danger que présentait son enclave paradisiaque, Danny Jordaan, organisateur du Mondial 2010 de football en Afrique du Sud, avait lui de meilleurs sources : “Depuis combien de temps sait-on qu’il y a des groupes séparatistes en Angola ? Qu’il y a un risque d’attaques terroristes ? On le savait [...] C’est pourquoi je dis que c’est la responsabilité du pays hôte de gérer ces questions”
Faire se tenir un évènement de l’ampleur de la CAN dans une zone “chaude” est une abérration. Aussi infime soit le risque.
Bien sûr, l’on peut évoquer la thèse de l’accident isolé, comme à Munich ou Atlanta. Mais il suffit de lire les quelques lignes écrites par reporter de SoFoot, braqué quelques minutes seulement après son arrivée à Luanda pour quelques photos, pour comprendre que le mal se révèle plus profond, et que l’Angola ne porte pas toutes les responsabilités de la tragédie…
Le Cabinda, c’est ca, et c’est encore mieux sur une carte plus grande
Je veux bien sûr parler de la CAF. La Confédération Africaine de Football, qui assure l’organisation globale de l’évènement. Depuis vendredi, elle a réussi à faire montre de son incapacité à gérer une situation de crise. D’abord, en considérant nos précédentes lignes, nous pouvons estimer que le choix de l’Angola pour accueillir cette CAN était risqué. Mais ce qui choque le plus, c’est l’incapacité de la confédération africaine à s’interposer et à mettre son veto sur le Cabinda. Si l’on peut comprendre les motivations politiques du gouvernement angolais pour faire le forcing et jouer dans l’enclave, la CAF se devait de refuser. Elle en avait le pouvoir et le devoir. Danny Jordaan, toujours organisateur du prochain mondial, a dirigé en Angola une équipe d’évaluation des préparatifs en vue de la CAN 2010, au nom de la CAF, dont le rapport était éloquent. “Toutes les inquiétudes des membres de la mission avaient été mentionnées dans un rapport remis à la CAF”, balance-t-il. Bon…
Hubert Velud, entraîneur français des éperviers togolais, n’est lui non plus pas très tendre avec la CAF. Il rapporte notamment – comme on a pu l’entendre dans plusieurs médias après l’incident – que la CAF aurait préconisé (obligé?) les délégations à prendre l’avion pour rejoindre Cabinda, mais qu’à l’arrivée du bus des Éperviers, un comité d’accueil les attendait. “Pour le transport c’est facile à dire ! Quand on accueille comme ça les gens à la frontière, c’est qu’on cautionne leur moyen de transport. (…) Accuser le Togo par rapport à ça, c’est hallucinant”. Mieux encore : “Le plus choquant (…), c’est qu’au début, alors que l’on venait de nous tirer dessus et que nous n’étions pas en sécurité à l’hôpital dans le village, on nous a parlé des problèmes d’accréditation.”
Quand la CAF simule dans la surface
Car voilà, la CAF n’en a rien à branler d’un gardien inconnu ou d’un chauffeur de bus agonisant (et si c’était Adebayor? Eto’o ? Drogba ? cf l’Équipe du 12 janvier). Moins d’une heure après la tragédie, on apprend de la CAF que “La CAN aura bien lieu”. Ouf. L’événement doit se tenir, coûte que coûte. On ne rapatrie même pas les matches devant se jouer à Cabinda vers le cœur du pays, et on joue la carte de l’événement isolé, complètement imprévisible. Puis, pour finir, on passe maître dans l’art de la communication, en trois temps :
1. Devant le retrait probable du Togo, la CAF fait preuve d’une grande magnanimité, en ne laissant pas aux Togolais le temps de faire leur deuil, voire même de compter leurs morts. Morceaux choisis d’une interview du capitaine des Éperviers, Emmanuel Adebayor : “La CAF et le gouvernement angolais veulent étouffer l’affaire. C’est-à-dire qu’ils sont prêts à tout pour dire que tout va bien alors qu’ils savent que ça ne va pas. Par ailleurs, on s’est senti trahi. La CAF nous a manqué de respect. [Issa Hayatou] nous a dit : « Ecoutez, je sais que c’est difficile pour vous. Si vous voulez rester, restez. Si voulez partir, vous pouvez partir. » On a perdu des amis, des gens très chers, des gens prêts à faire la CAN. La moindre des choses, c’est de nous donner le temps de faire notre deuil. Mais cela n’a pas été fait.”
Selon Reuters, la CAF aurait même menacé le Togo de sanctions, pouvant aller, selon le règlement de la CAN, jusqu’à l’interdiction de participer aux deux prochaines coupes d’Afrique des nations.
2. Issa Hayatou, patron de la CAF, la joue serein face aux caméras.
Première question : ISSA HAYATOU, structurellement, le pari est réussi en Angola ?
I. H. : Oui la réponse est oui… 4 nouveaux stades, 13 stades d’entraînements rénovés…
On peut sans doute reprocher au journaliste d’Eurosport d’avoir commencé l’interview (la version web en tout cas) par cette question, mais il semble tout de même franchement maladroit de dire avant toutes choses, et quatre jour à peine après un tel drame, que le pari en Angola est gagné.
Pas gêné pour un sou, Hayatou poursuit son festival, et se permet même de comparer la mort de Marc-Vivien Foé (sur le terrain, le camerounais a été victime d’une attaque cardiaque) pour légitimer la bonne tenue de la CAN : “A Paris, lors de la Coupe de la Confédération, Monsieur Foé est tombé et il est mort. Les événements ont continué et si on commence à faire des dérogations, c’est très mauvais, la CAF risque d’avoir des entorses. Et ça nous n’entendons pas le faire”. Ce qu’on appelle comparer l’incomparable.
3. La CAF met sur les épaules du gouvernement togolais le départ de l’équipe. “On aurait souhaité avoir nos frères togolais avec nous mais si la décision politique veut qu’ils partent, et ils sont partis, nous prenons bonne note et acte de leur départ”, assène Issa Hayatou, dans cette même interview. Clairement, pour la patron de la CAF, la politique aurait “ENCORE” floué l’esprit du sport, en obligeant les Togolais à revenir au pays [ndr : les joueurs eux-mêmes ont déclaré être prêts à jouer]. Le gouvernement de Lomé aurait ainsi politisé les débats, ce qui serait devenu le point de non-retour.
Trois Togolais assassinés dans un autre pays d’Afrique, c’est forcément politique. Une équipe de foot mitraillée, n’en parlons pas. La volonté de Faure Eyadéma, chef de l’État togolais, de voir revenir son équipe meurtrie et ENCORE en danger se veut avant tout humaine et raisonnable, avant d’être, évidemment, politique. Mais visiblement, tout ce qui concerne l’humain, le CAF, elle, elle s’en fout royalement.
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