Handicapés, amoureux et insérés

 

 

Corinne Taroni et Kefren Figueroa sont handicapés. Amoureux aussi. Une chance dans un monde où handicap reste trop souvent synonyme d’isolement. Et dans un monde où le handicap met encore mal à l’aise.  Rencontre avec ce couple (presque) comme les autres.

«  Quand on me demande pourquoi on s’aime, je réponds : parce que c’est lui, parce que c’est moi. C’est une phrase de Montaigne. Tu lis Montaigne ? », questionne Corinne, entre deux bouchées de nem au saumon et une blague d’enfant. Béret vissé sur la tête, elle retrouve son air rieur et sourit à Kefren, son fiancé depuis huit ans. 

Considérés comme invalides à 80%, ils sont tous deux traumatisés crâniens graves. La vie ne les a pas épargnés. Deux accidents de voiture, une tumeur au cerveau et une hépatite C, contractée à l’hôpital, pour Corinne, 42 ans. Un accident de voiture à huit ans, six mois de coma et huit opérations pour Kefren. A 30 ans, ce fan de foot est condamné à prendre huit pilules par jour. Pilules amoureusement préparées et rangées par Corinne chaque semaine.

Leur chance, c’est de vivre une vie à deux. « Dans leur souffrance ils ont pu avoir cet accompagnement extraordinaire. Leur rencontre est providentielle », raconte Elisabeth Huppert, la marraine de Corinne.

« Le coup des bisous »

Ce qui les rendait faibles seuls, les rend forts à deux. « Quand je suis malade, elle reste avec moi, quand elle est malade, je reste avec elle ». Et tant pis s’il ne va pas au boulot. « Peu importe ce qu’on en dit au travail », insiste Kefren.

Quand Corinne parle très vite, Kefren l’aide à s’exprimer. Difficile de la comprendre sans la faire répéter car elle articule peu. Kefren a tendance à oublier, alors sa mémoire, c’est sa fiancée. Elle est aussi son livre de grammaire et d’orthographe. Kefren parle parfaitement français, anglais et espagnol. Alors, de temps en temps, il se « mélange les pinceaux ». Et comme si ce n’était pas suffisant, Corinne lui apprend un peu l’allemand, qu’elle maîtrise à la perfection.

D’origine cubaine, Kefren est naturalisé français depuis le 28 février 2008. Il a vécu six ans à Cuba d’où ses parents ont fuit le régime castriste. Direction Miami, puis la France, New-York et Miami, où il a obtenu l’équivalent du bac. Son annulaire droit arbore une grosse bague orné d’une pierre verte et gravé du nom de son lycée « Braddock high school ».

Sur leur lit, Corinne joue avec une peluche et semble ne pas l’écouter. A l’évocation du « coup des bisous », un sourire malicieux se dessine sur ses lèvres. Le côté latino de Kefren prend les dessus. Il est fier de raconter comment Corinne l’a séduit, au centre d’accueil de jour. « Elle venait me faire des bisous. Au début sur le haut de la joue et petit à petit tout près de la bouche. Je suis pas bête, j’ai bien compris », explique Kefren.

« Love me tender »

Au septième étage d’un bel immeuble parisien, le couple s’est crée un nid d’amour. Le studio, acheté par le père de Corinne, est plein à craquer. Des photos de Corinne en noir et blanc, avant et après l’accident, sont punaisées sur les murs. La pièce ressemble à une chambre d’adolescent. Du temps de leur adolescence. Elvis Presley est en poster. Les Forban, les Platters, Sardou, Bruel et Voulzy en cassette audio. Kefren connaît les paroles par cœur. « Pour les chansons j’ai de la mémoire, pas pour les leçons », lance-t-il avant d’interpréter « Love me tender ». Assis sur une chaise, il regarde amoureusement Corinne. Puis ils chantent à deux, les yeux dans les yeux, « Ne me quitte pas ».

Leur chance, c’est aussi d’avoir une vie de quartier. Dans le coin, tout le monde les connaît. Au cinéma, où le couple se rend une fois par semaine. Au restaurant japonais, où la serveuse leur demande : « je vous sers la même chose que d’habitude ? ».

« Tous les matins  il prend un café, elle une grenadine.Ils viennent ici car ils ont confiance. Je ne les considère pas comme de simples clients. Ils viennent aussi chercher du contact, voir des gens qu’ils ne voient pas ailleurs. Kefren essaye de payer les verres des autres clients, ça les surprend, surtout avec son pas léger »,  se moque gentiment Thierry Ribau, propriétaire du café le Gulf Stream.

« Ils m’inspirent l’amour. C’est sûr, ils vivent mieux que nous. Leur vie c’est ma leçon d’humilité quotidienne », ajoute Thierry Ribau.

« Dans le coeur on est des enfants »

La famille aussi est très présente. Le père de Corinne et sa compagne habitent le même immeuble. Savoir que quelqu’un peut leur venir en aide s’il se passe quelque chose les rassure. « Si Kefren ne prend pas ses médicaments, il peut devenir violent, même si cela n’est jamais arrivé. Ou avoir des crises d’épilepsie », explique Jacques Taroni, le père de Corinne. Cet été, ils partiront en vacances avec la mère de Corinne. « A quatre à Sète dans une voiture. Pas à sept dans une voiture de quatre, mais à quatre à Sète. Tu comprends ? », se marre le couple. 

Soutien moral donc, mais aussi financier. Kefren travaille à mi-temps dans un centre d’aide par le travail (CAT) et gagne 275 euros par mois. Leurs deux pensions d’invalidité s’élèvent à 700 euros mensuels. Pas assez pour vivre correctement. Corinne se rend quotidiennement dans un centre de jour, payant. Les parents sont là pour compléter. La mère de Kefren vit à Villeparisis (Seine-et-Marne). Ils se téléphonent plusieurs fois par jour et se voient un week-end sur deux.

Pas question de se sentir différents des autres. Certes, à 42 ans, Corinne parait 20 ans de moins. La faute aux hormones de croissances qui retarde le vieillissement de la peau. Certes le livre de recette est rédigé en gros caractère. Avec des dessins d’ustensiles de cuisine pour l’illustrer. Mais, « on est pas débile. On voyage, on prend les transports en commun tout seul, on cuisine. Je passe l’aspirateur. On est des gens sérieux. Et dans le cœur on est des enfants», martèle Kefren. D’ailleurs, comme une évidence, Corinne demandera : « comment tu savais qu’on était handicapés ? ».

Grâce à cette bulle protectrice, ils sont autonomes. Seule une aide ménagère vient trois fois par semaine. Et pourtant, deux choses manquent à leur vie de couple. Le mariage et un enfant. Tous deux sont croyants, et pour Kefren le mariage représente beaucoup. « Je ne comprends pas pourquoi autour de nous on ne veut pas qu’on se marie. La musique, pendant la cérémonie, c’est tellement beau », regrette-t-il. Question bébé, il chuchote pour que Coco, comme il la surnomme, ne l’entende pas. « Moi je peux avoir un enfant, mais pas elle. On a deux peluches, ce sont nos fils ».

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