Les promesses de l’ombre : London by night
Posted by anthonylattier on January 15, 2008
CRITIQUE CINEMA- Avec A History of violence, David Cronenberg s’était offert une deuxième vie. Fini les hallucinations, les transplantations ou les mutations physiques, retour à la réalité brute : un chef de famille, sous les traits de Viggo Mortensen, contraint de reprendre les armes pour mettre fin à son passé de tueur. Mise en scène sobre mais flamboyante, David Cronenberg renaît, loin de la perversité malsaine de Crash et de la torture psychologique infligée par Spider. Avec son dernier film, Les Promesses de l’ombre, il poursuit son entreprise d’épuration du style.
Le réalisateur y met en scène la capacité de résistance des liens familiaux. Ici, deux cercles que tout opposent vont se croiser et s’affronter. D’un côté, Anna -interprétée par une subtile Naomi Watts- son oncle et sa mère, immigrés russes installés dans la banlieue londonienne. « Une famille normale ». De l’autre, les Vori v’zacone, un clan de mafieux russe : Semyon, le père tout puissant, son fils Kirill (Vincent Cassel) alcoolique et dégénéré, et le chauffeur Nikolai, faussement naïf et secrètement ambitieux. Entre ces six personnages, le réalisateur canadien tisse un drame shakespearien, infesté par le mal.
Comme le dira Semyon (joué par le comédien allemand Armin Müller-Stahl), « c’est sur des détails que l’on peut tout perdre. » Ce détail là, ce sera un journal intime. Récupéré par Anna à la suite de la mort d’une jeune fille qu’elle a aidée à accoucher, il révèle l’horreur du viol commis par Semyon et son fils. Une découverte qui va ébranler l’empire des Vori v’zacon.
Solitude du pouvoir
Le réalisateur filme en parallèle l’ascension du chauffeur Nikolai (Viggo Mortensen) jusqu’au sommet du clan mafieux. Simple exécutant au début, il se révèle être un conquérant méthodique du pouvoir, en réalité au service de Scotland Yard. Pris dans l’engrenage du pouvoir, Nikolai ne peut alors plus faire marche arrière, ce que lui demande son supérieur. Mais une fois devenu Roi quelle attitude adopter ? Le film se garde bien de résoudre le problème. Et c’est là que Cronenberg se fait plus subtil : derrière l’apparent classicisme de cette histoire de gangsters qui répond point par point aux canons du genre, il distille une morale ambivalente. Il préfère conclure sur un lent travelling dévoilant le regard inquiet de Nikolai, le regard de celui qui fait la même découverte qu’Al Pacino dans le Parrain : le pouvoir est synonyme de solitude absolue.
Comme souvent chez les grands réalisateurs, l’intrigue n’est qu’un prétexte à l’exploration d’autres thèmes. Chez Cronenberg, le corps. Véritable obsession qui traverse toute l’œuvre du Canadien, elle avait pris un virage radical avec A History of violence et se poursuit avec ce nouvel opus. Dans les deux cas, plus de métamorphoses physiques (La mouche) ni de déformations de l’organisme (Crash). Au contraire, c’est un corps lisse et parfaitement sculpté, celui de Viggo Mortensen, qui est capable d’excès de violence foudroyants. La scène du bar de A History of Violence fait ainsi écho à celle, prodigieuse, du hammam dans les Promesses de l’ombre. Du corps d’éphèbe de Nikolai, jaillit une brutalité soudaine, explosive. Son imprévisibilité sidère. Esthétisation extrême des combats, Cronenberg abandonne le visqueux, le difforme pour la banalité des capacités destructrices de l’homme. Le cinéaste fait évoluer avec brio la figure du monstre : représentée de façon classique dans Chromosome 3 ou encore La Mouche, elle fait désormais corps avec les personnages les plus ordinaires. Dans Les promesses de l’ombre, la forme humaine la plus irréprochable peut dissimuler l’inavouable. Le corps a retrouvé son aspect normal et c’en est effrayant.
ANTHONY LATTIER