Vendredi soir, les comités de Montmartre, affiliés au Réseau éducation sans frontières (RESF), organisait un apéro pour sensibiliser les habitants du quartier sur le sujet des familles sans-papiers. De nombreux parents, souvent adhérents FCPE (Fédération des conseils de parents d’élèves), donnent de leur temps pour les familles en situation irrégulière dont les enfants sont scolarisés dans les écoles du quartier : Orsel, Houdon, Jean-Baptiste Clément, Foyatier…
Malgré le froid perçant, un petit groupe de parents d’élèves s’affairent autour d’un buffet en préparation. Les enfants profitent de cette récréation prolongée pour faire des glissades sur les pavées longeant la pente abrupte des rails du funiculaire. Le temps d’une soirée, la place Suzanne Valendon, au pied de la butte Montmartre, accueille, sous l’impulsion des comités des écoles du quartier, la kermesse citoyenne du Réseau éducation sans frontières.
« Cette opération, je suis dessus depuis trois semaines. » l’emploi du temps de Marc Bousquet, éditeur pendant la semaine, lui autorise de se consacrer à la défense des familles sans-papiers sans vraiment compter. « Il faut démarcher la préfecture et la police pour récupérer les autorisations. » Les négociations sont âpres et les manifestants devront renoncer au sitting prévu à l’angle des rues Chappe et Tardieu. Un bonnet blanc enfoncé jusqu’aux yeux, Marc a plusieurs cartes en main. Il entretient de bonnes relations avec Christophe Caresche, député socialiste du 18e arrondissement, présent sur place. « C’est un soutien moral, mais également matériel ». En témoignent les lampes, lampions et tables fournies par la mairie.
Sur le mur de l’école Valendon qui court sur tout le long d’un côté de la place, Marc a accroché des planches de la bande dessinée « Paroles sans papiers ». Il a joué de ses contacts avec la maison Delcourt pour se procurer gratuitement plusieurs dessins des neuf artistes impliqués dans le projet. Des tranches de vies tumultueuses, marquées par les errances, les arrestations, la peur au quotidien. Ces destins chaotiques croisent les témoignages de militants engagés aux côtés des sans-papiers dans les Centres de rétention administrative (CRA), devant les tribunaux ou lors des reconduites à la frontière.
Mobilisation bénévole et solidaire
A ses côtés, de nombreux parents ont réservé leur soirée. La liberté de parole et de ton propre au Réseau éducation sans frontières favorise les initiatives personnelles. Certains font profiter les curieux de leur savoir faire culinaire. D’autres ont pris en main la répartition des tracts. L’absence de hiérarchie n’empêche pas les militants volontaires de se mettre rapidement d’accord sur la suite des évènements. « Les gens donnent de leur temps selon leur disponibilité » explique Marc. Catherine, la cinquantaine, confirme : « Pendant les trois dernières semaines ça a été le rush ». Elle jongle entre son travail dans l’administration et son engagement citoyen. « C’est moi qu’ait eu l’idée des baillons bleu-blanc-rouge », annonce-t-elle fièrement.
Des petits morceaux de tissus tricolores recouvrent en effet la bouche des participants au petit cortège qui s’apprête à remonter la rue Tardieu. A l’angle de la rue Chappe, le groupe d’une soixantaine de personnes s’immobilise. « C’est pas les sans-papiers, c’est pas les immigrés, c’est la loi qu’il faut changer ». Les slogans sont explicites et la banderole décline une nouvelle trinité républicaine : « Papiers - Égalité - Fraternité ».
Dans la pratique, les comités de Montmartre et les écoles font un véritable travail de fond. Martine Rousset, directrice de l’école Houdon, travaille chaque jour à l’intégration des enfants de sans-papiers.
« Les enfants non francophones suivent un processus d’intégration progressive. Ils sont inscrits dans une CLIN [classe d'initiation]. Ils vont pratiquer le français 5h par jour, afin de comprendre les consignes des profs avant de pouvoir écrire correctement. Parallèlement, ils vont aux cours de dessin, musique, sport. Et puis les heures d’accompagnement diminuent jusqu’à ce qu’ils puissent rejoindre le cursus général et une classe normale. Une enseignante particulière s’occupe de ces classes. Elle doit gérer 13 enfants cette année même si elle continue à suivre ceux dont elle s’occupait les années précédentes. »
Tout en parlant, Martine distribue ses tracts et tente de garder le sourire. Mais dans sa voix pointe le désarroi. « Beaucoup d’enfants dorment dans des hôtels. Les parents font l’effort de les amener à l’école tous les matins. Certains habitent pourtant Nanterre ou Clichy. Ils veulent préserver la sphère sociale de leurs enfants. »
Un travail de fourmi
RESF accompagne ces parents au quotidien. Tatiana, mère d’une fille de 6 ans scolarisée à Houdon, est arrivée de Biélorussie il y a trois ans. Elle est entrée en contact avec le comité RESF de l’école lors d’une réunion avec des parents. « Ils nous racontent toutes les lois » explique-t-elle. La couleur vive de la parka qui couvre la jeune femme des pieds à la tête tranche singulièrement avec sa personnalité discrète. Elle en dit peu et son regard est fuyant. Elle semble vouloir conserver, au travers de son silence, toutes ses chances de régularisation.
Comme elle, chacune des 67 familles qui se sont manifestés bénéficient du soutien d‘un parent. Ces parrains ont la lourde responsabilité de faciliter les démarches jusqu’à l’obtention d’un titre de séjour. Un verre de vin chaud calé entre ses mains gelées, Catherine raconte son expérience de marraine. Elle tire une grande satisfaction d’avoir pu obtenir des papiers pour les deux dernières familles qu’elle suivait. Elle ne garde d’ailleurs aucune rancœur de voir certains de ses anciens filleuls s’évaporer dans la nature une fois le sésame administratif obtenu. Ainsi, elle n’a jamais revu jeune chinoise qu’elle soutenait il y a peu du jour où celle-ci a obtenu sa carte de séjour.
Nordine Sekaï, créateur avec sa compagne du réseau Paris Nord Ouest - qui coordonne l’action des différents comités - « s’est bagarré pour avoir des permanences juridiques ». Ils ont mis en place un numéro d’urgence et animent chaque semaine un atelier, comme c’est le cas à Montmartre tous les lundis et jeudis. Nordine s’occupe alors « de remplir les papiers, faire les démarches, accompagner les parents chez le juge ».
Parallèlement, il faut garder la pression maintenue sur les préfectures et les politiques. En cas d’arrestation, les membres du réseau montent au créneau. « Sur Paris, les parents d’élèves et le RECF arrivent à les sortir. Même ceux qui sont envoyés en Centre de rétention administratif. La mobilisation pousse le ministère et les préfectures à abandonner les poursuites », assure Nordine.
Sur la place, la bonne humeur alimentée par la musique festive d’une fanfare réchauffe l’atmosphère. Les organisateurs ont bien compris qu’il est essentiel d’entretenir le moral des troupes. Une manière d’évoquer le sort de centaines de voisins en partageant un moment de détente utile.






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